Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
LE CHAT JOUE
AVEC
"Confusion
de sentiments"
Au fond de la cour, ce matin, j’ai
procédé à une "observation de psychologie
animale", comme on dit.
Ça tombait à pic, j’ai
récemment lu un livre sur les expériences du
célèbre savant russe Pavlov. Les animaux reviennent à la
mode, dans tous les coins du monde des institutions se créent pour expérimenter
sur les animaux où l’on examine surtout leurs
"capacités intellectuelles", dans l’espoir qu’une
meilleure connaissance du fonctionnement du cerveau animal apportera des
données utiles à la compréhension du cerveau humain. Cela
sonne bien sûr un peu étrange : on se demanderait donc
à quoi sert l’intelligence, si elle n’est pas capable de
comprendre ce que les animaux sont, eux, apparemment incapables de comprendre
(c’est-à-dire la nature de l’intelligence humaine), et il
faudrait donc apprendre la vérité grâce à eux
– mais il faut aussi tenir compte de ce que cette science est
d’assez fraîche date, et pour le moment son moteur semble
être la curiosité, plus qu’un objectif précis.
Ceci
après m’être suffisamment assuré que cette
méchanceté infantile qui me rendait capable d’assister au
jeu souvent évoqué dans de nombreuses comparaisons sur le chat
qui joue avec la souris avant de la dévorer, sera qualifiée de
"curiosité scientifique".
Je n’aurais pas pu faire la même chose quand
j’étais enfant, en revanche je n’étais pas encore
aussi infantile alors.
Dès
l’école primaire nous avons entendu des mots de condamnation de
cette coutume étrange. Dans le livre de lecture, ainsi que dans les
exercices d’expression et de compréhension nos bons
éducateurs reprochaient souvent sa "cruauté" au
chat : c’est très vilain de sa part de torturer la pauvre
souris au lieu de l’avaler d’un coup, comme le font d’autres
animaux de meilleure moralité et d’un plus grand cœur, par
exemple le requin qui a suffisamment de compassion et de pitié pour en
finir rapidement avec sa victime. Donc, nos bons éducateurs ont su nous
inculquer ce viatique, le traitement humanitaire : il faut éviter
de faire mal et de torturer, veuillez tuer sans trop faire souffrir la victime.
Cette
affaire de chat et de souris m’a toujours été suspecte.
D’ailleurs on ne dit pas beaucoup de bien du chat en
général, il serait infidèle, rusé, fainéant
et sournois. Les graphologues ne déduisent d’ailleurs pas un
caractère droit de la signature qui semble tracée avec ses
griffes ; sa parenté altière, sa provenance royale, ne le
rendent pas sympathique aux yeux du moraliste, et si l’homme le caresse
quand même volontiers, on ne l’attribue pas à son
mérite, mais plutôt à la faiblesse humaine qui fait tomber
l’homme dans le piège des chatteries. Pourtant, cette analyse me
semble un peu simpliste, et me plaçant sur la base de la
relativité des âmes, j’ai essayé de m’adresser
à un observateur plus objectif, et j’ai lu un certain nombre de
dissertations savantes sur le chat, en particulier dans son rapport avec la
souris. Mais ni Brehm, ni Huxley ne disent fondamentalement autre chose que ce
que j’avais déjà acquis dans mon livre
d’écolier. Ils sont seulement un peu moins partiaux dans la mesure
où ils ne stigmatisent pas moralement le chat, en revanche ils affirment
"objectivement" que celui-ci "torture" bel et bien la
souris, « sans aucune raison qui pourrait être
expliquée par l’instinct d’alimentation des
prédateurs » selon Brehm : il la berne, la
relâche, la rattrape, la taquine, il l’amuse, et il ne la mange
qu’ensuite. Huxley en déduit des signes « d’une
vie sentimentale supérieure », et il s’en sert pour
prouver son hypothèse qu’il est interdit de considérer les
animaux comme des machines programmées pour une fonction : sous une
forme primitive ils ont en eux tout ce qui a rendu l’homme
« héros du libre arbitre » : le caprice
individuel quasiment artistique, sans raison, goût du jeu,
curiosité.
On peut
donc dire que les savants n’ont pas su me donner une réponse plus
rassurante que les proverbes. S’ils ont élevé la
cruauté, le goût de se complaire de la souffrance d’autrui,
sur le piédestal du « goût artistique », ils
ne l’ont pas pour autant rendu plus sympathique.
Cette fois
j’ai eu l’occasion de le voir de mes propres yeux, ce fameux jeu du
chat et de la souris.
Je vous
raconte point par point tel qu’il s’est déroulé
– celui qui a déjà assisté à cette
scène, doit y repenser et me dire objectivement si j’ai raison
dans les conclusions que j’ai l’honneur de présenter
ici : je m’oppose aussi bien à la conception profane
qu’à la conception scientifique répandue, et je
prétends que le chat ne traite la souris à sa façon ni par
cruauté, ni par instinct ludique ; en fait pour une raison
complètement différente dans laquelle interviennent des
sentiments divers et complexes. Son comportement n’est donc nullement la
manifestation d’un trait de caractère défini, particulier,
caractéristique de son espèce, il est seulement la conséquence
d’un certain "désordre sentimental", d’un conflit
sentimental, d’un malentendu, dont le pauvre chat est tout autant la
victime que la souris – aucun des deux n’en est responsable.
C’est
ma propre erreur qui m’a conduit à l’indice
révélateur : et c’est à un souvenir que je la
dois.
J’avais
rencontré le chat en question environ six mois auparavant, dans un
rôle bien plus sympathique, dans le seul rôle que nous aimons
honorer même chez les chats. C’était en fait une chatte qui
venait d’avoir des chatons, et je la regardais souvent avec plaisir et
admiration porter ses petits prudemment entre ses dents, pour les mettre
à l’abri et les cacher d’un ennemi imaginaire : on peut
tout reprocher à un chat, mais on est obligé de reconnaître
que la chatte protège, soigne et aime admirablement ses chatons.
Alors un
moment où je regarde distraitement dans la cour, je la vois courir
précipitamment vers un coin. Il y a quelque chose dans son mouvement qui
rappelle encore sa période maternelle – je pense même une
seconde : tiens, aurait-elle de nouveau des chatons ? Parce que
manifestement elle porte quelque chose dans la bouche, elle met autant de
tendresse et de prudence de ne pas le croquer entre ses dents, elle le porte
avec autant de soin protecteur.
Quand elle
parvient au coin de la cour, elle observe alentour avec circonspection avant de
déposer son fardeau.
Je le
découvre avec effarement : une souris !
La chatte
pose la souris devant elle – la souris est intacte, la chatte ne
l’a pas mordue. Elle halète un peu de frayeur, elle aimerait fuir.
La chatte se tient à l’affût. Elle attend.
Quand elle
voit que la souris amorce un mouvement, la chatte pose une patte sur elle. Non
une patte sanguinaire, une patte de velours, sans sortir les griffes, ce qui
serait pourtant la première condition d’une chasse. Ni griffes, ni
claquements de dents, ni yeux ensanglantés. Elle l’attrape
mollement, prudemment, elle la retourne, la tire vers elle.
La souris
retombe sur le dos. La chatte miaule. Elle se penche, elle tapote sa proie de
sa patte. Puis elle la lèche.
Ensuite
elle recule une seconde, comme étonnée. Elle se place un peu en
retrait, elle ouvre grand ses yeux ronds.
La souris
saute pour courir.
La chatte
réagit, la rattrape. Elle la met encore prudemment dans sa gueule. Elle
transporte la souris dans un autre coin de la cour.
Là,
la scène recommence.
Et ce
"jeu" étrange continue, sans le moindre signe apparent de
cette sorte de sauvagerie que suggérerait l’aiguillon de la faim
ou de la "lutte pour la vie". Cette chatte n’a pas faim, cela
ne se peut pas parce qu’elle est trop bien nourrie dans l’immeuble,
il n’y a pas une heure que je l’ai vue se repaître d’un
gros morceau de mou, elle en a laissé la moitié.
Oui, ce qui
se déroule ici c’est une sorte de jeu – mais on dirait que
ce n’est pas le chat qui joue.
C’est
quelque chose qui joue avec le chat
– une illusion et une ivresse plus fortes que lui : il est
tiraillé par des sentiments contraires, il n’arrive pas à y
voir clair dans son propre psychisme.
Une
nouvelle fois, en guise de dernière tentative, presque
désespérée, elle laisse tomber la souris de sa bouche, et
elle remarque que la peau fragile s’est fendue, du sang suinte du corps
gris. Elle réalise alors seulement ce qui est arrivé – ce
n’est plus un animal vivant, le mieux est de le faire disparaître.
Le goût du sang lui ouvre un monde de désirs différents,
plus fermes, la chatte est envahie d’un flot de sentiments fluctuants.
Mais tant
que vivait la souris…
Et
là, brusquement la clarté se fait dans mon esprit.
La chatte ne faisait que jouer, réellement,
elle n’avait nullement l’idée de torturer "sa
victime" ou de se complaire dans ses souffrances – tout comme elle
n’avait aucunement l’idée de la manger. Elle aimait la souris, elle la cajolait et la bichonnait – elle nourrissait des sentiments maternels
pour ce petit ver sans défense, l’instinct le plus tendre du
sacrifice de soi s’était éveillé en la chatte pour
la tromper.
Elle
l’a prise pour un chaton
nouveau-né, elle l’a confondue avec ses propres petits.
Dans son
âme primitive tout ce qui est petit, sans défense et qui couine
lui évoque les chatons.
La
mère poule aussi protège et nourrit le petit caneton posé
sous ses ailes – tout animal
aime, accepte les rejetons des autres animaux, les confond avec ses propres
petits.
Ce
n’est pas le chat qui est cruel – c’est la nature qui
l’est quand, sans la boussole de l’intelligence et de la
compréhension, elle jette ses enfants bénis et maudits, parcourus
de sentiments et de passions contradictoires, dans ce monde étrange,
incompréhensible, en proie à la confusion des sentiments.
Honorable
tribunal, je ne veux nullement défendre par là ce
misérable Schreiber. Simplement je le crois quand il prétend
qu’il montait l’escalier en courant pour apporter du café
à sa nana qui paraissait au lit, et il n’avait absolument pas
l’intention de l’étrangler, au contraire, il
s’était imaginé qu’ils allaient, chat et chatte,
s’amuser un peu sous l’édredon bien chaud. Mais quand il a
compris que ce n’était pas son petit chaton, mais qu’il
léchait l’image d’un être qu’il sentait
étranger, il n’est plus arrivé à remettre de
l’ordre dans cette confusion – la passion primitive ne
connaît pas d’intermédiaire entre embrasser et tuer, pour
cela il faudrait une bonne dose d’intelligence.
Mais il
continuait de traîner le cadavre avec lui entre ses dents
ensanglantées, en se demandant ce qu’il fallait en faire.
Il
badinait, il l’a assassinée… Il l’a aimée, il
l’a abîmée… Est-ce un hasard si le langage des
sentiments et des passions, le mot humain né aux lèvres du
poète, a donné des rimes mélodiques à ces
notions ?
Pesti Napló, le 29
mars 1931.
MYSTÈRES
Confusion de sentiments – sécurité de
l’intelligence
Un petit chiot se retrouve chez moi, un fox-terrier
à poils durs âgé de six semaines, une bête
magnifique. Il aime beaucoup jouer, il exige
passionnément le jeu en
pleurnichant – il jappe, il mordille les chaussures, tiraille le pantalon
tant que tu ne te laisses pas entraîner à un de ses amusements
préférés. Par exemple celui qui consiste à ce
qu’il se cache sous une chaise, tapi par terre, il guette en rampant sur
le ventre les chaussures qu’il convient de remuer lentement, puis tout
à coup il se jette dessus dans un aboiement violent, il se roule par
terre, grince des dents, râle, se démène hargneusement. Lorsque
enfin il s’est suffisamment défoulé, il se
réinstalle paresseusement sous la chaise, et recommence au début.
Comme c’est un chasseur, à ces occasions l’eau lui vient
manifestement à la bouche en songeant à des chasses à
venir, il se laisse aller à cette idée, il s’excite
artificiellement pour mieux jouir ensuite de l’accalmie succédant
à une grosse colère. La semaine dernière j’ai
écrit sur la "confusion des sentiments" du chat jouant avec
une souris – ici il s’agit de quelque chose de semblable, mais plus
intentionnel.
Eh bien…
Eh bien, j’ai posé ce petit moteur
plein de tempérament, chauffé par les sentiments et les passions,
sur une chaise haute exactement de soixante-dix centimètres (j’ai
mesuré !). Il a rampé jusqu’au bord, regardé
vers le bas, réfléchi, puis il s’est mis à
gémir et à m’adresser des regards suppliants. Je l’ai
pris et posé sur une autre chaise haute seulement de trois
centimètres de moins. Il a encore rampé jusqu’au bord,
regardé vers le bas. Il n’a pas gémi, il ne m’a
même pas regardé – il a laissé passer trente
secondes, pris son élan et a sauté à terre, tout seul, et
il ne s’est fait aucun mal.
Alors, en guise de contrôle, je l’ai
remis sur la chaise plus haute. La scène s’est
répétée. Il a gémi, supplié, n’a pas
osé sauter. Mais du bord de l’autre chaise il a cette fois
sauté sans hésiter.
Ce petit
animal de six semaines que ni moi ni personne n’a jamais dressé
une seule minute, a exécuté en trente secondes un calcul
très compliqué, minutieux. Il a résolu une équation
différentielle, deux fois de suite, en tenant compte d’un
écart précis de trois centimètres. Dans ces
équations se trouvaient des quantités connues par lui, telles que
la distance, le poids, sa propre force musculaire, la dureté du sol
– c’est à partir de ces données qu’il a
dû calculer la valeur limite en
deçà de laquelle il pouvait sauter en sécurité,
mais au-delà de laquelle le saut était risqué. Dans notre
cas cette valeur limite se trouvait à l’intérieur de cet
intervalle de trois centimètres, mais je reste persuadé
qu’on pourrait atteindre une précision encore plus grande avec le
même chien.
Je me
rappelle à quel point j’en voulais autrefois à Maeterlinck
qui s’est abstenu et a pris une position d’attente dans la vilaine
affaire du cheval dressé d’Elberfeld qui savait extraire des
racines carrées et calculer des logarithmes, plutôt que rejeter
tout cela d’emblée comme ineptie ou tromperie. Comment un homme
sensé peut-il imaginer, ai-je argumenté alors, que sur la route
qui conduit à l’intelligence humaine un animal parvienne plus tôt, court-circuitant les
paliers intermédiaires, jusqu’aux mathématiques
supérieures, au sommet de l’abstraction, où même
l’homme a eu besoin de millénaires pour parvenir ? Il saurait
extraire des racines carrées, alors qu’il ne sait pas parler,
communiquer ses pensées ? Comme si je disais qu’un
athlète arrive à soulever un poids de mille kilos mais pas celui
de cent kilos – ou un autre sauterait la barre à deux
mètres, mais ferait tomber celle de seulement un mètre.
Aujourd’hui
je ne trouve plus juste ni justifiée ma supériorité
d’alors.
La
vérité est que le paradoxe ci-dessus, aussi plaisant qu’il
paraisse, est tout de même issu d’une conception anthropomorphe.
Il prend sa
source dans une vision mentale et matérialiste, il reflète la
façon de penser, qui m’a été inculquée
dès l’école. D’après cette vision la voie de
l’évolution de l’âme (appliquée à tous
les êtres vivants en général) conduit depuis les
réactions et les réflexes mécaniques, via des formules de
réflexes plus complexes, des sensations, puis des sentiments, des
emportements, et les autres paliers de la conscience et de la conscience de
soi, jusqu’au sommet de l’abstraction
créative, germée grâce à la compréhension
supérieure, ce dont seul le cerveau humain est capable.
Et lorsque
dans la nature, en observant simplement les résultats,
j’ai vu les créations, les solutions et les études de la
nature dont la naissance suppose la préparation de calculs et raisonnements aussi précis sinon plus que ceux
d’un pont, d’une cathédrale ou d’un avion –
j’ai balayé tous ces résultats d’emblée par le
seul mot hautain "d’instinct vital", en autorisant tout au plus
l’effet d’un vague "instinct d’espèce" ou
d’un "instinct spécifique". Or derrière
l’instinct vital et l’instinct d’espèce j’avais
toujours cru voir un fonctionnement inarticulé et dépourvu de
sens, inconscient, primitif, semblable à "l’intuition",
la force de la concordance des hasards ou, dans les heures d’états
d’âme religieux, la force d’une divinité surhumaine
(donc d’une intelligence supérieure) : en aucun cas la
faculté reconnue par nous tous comme spécialement humaine, que
nous désignons par les dénominations de calcul savant, abstraction,
analyse et synthèse.
Or
l’hypothèse selon laquelle, dans l’ordre de l’évolution,
les choses se succèdent à peu près dans le même
ordre que dans la psychologie des hommes, n’est que pure
théorie : stimulus, réflexe, sentiment, passion, affection,
imagination, association d’idées – et enfin jugement et
compréhension : la connaissance totale.
Et si nos
frères plantes et animaux connaissaient un ordre de succession
différent ?
Les
résultats semblent aller dans ce sens.
Il se peut
que la chatte, héroïne de mon article de la semaine dernière,
confonde la souris avec ses chatons – elle ne se trompera jamais
d’un iota s’il s’agit d’un saut, ou s’il
s’agit de sortir ses griffes rapidement parce qu’on l’attaque
ou parce qu’elle veut attaquer.
L’araignée
connaît à fond, au millimètre près, le plan
préalable de sa toile et des matériaux à sa disposition.
Les fourmis et les termites possèdent toute la science des
ingénieurs – le castor ne s’assoit pas non plus pour faire
des additions et des soustractions, il sait faire de tête, en un instant,
le plan des édifices correspondant à son environnement, sans
jamais se tromper, pas même d’un détail. La cellule
hexagonale des abeilles, l’oothèque des blattes apportent une si
brillante solution à l’utilisation de l’espace que sa simple
compréhension nécessite les connaissances de la plus haute
géométrie. Pour reconnaître ce qui se passe dans le monde
des végétaux, je ne me réfère même pas
à des faits notoirement connus, en l’occurrence que ce sont les
plantes qui nous ont enseigné l’architecture, la mécanique
ou l’avion. Celui qui a déjà vu des images
accélérées (un télescope temporel) montrant un
simple haricot grimpant sur des fils tendus, regarder alentour, peser le pour
et le contre, calculer la distance au ressaut suivant, faire pousser une vrille
exactement de la bonne force et de la bonne longueur, à l’endroit
où il faut, comprendra ce que j’entends par un calcul
immanquablement précis.
Donc, sur
tous ces points, au-delà de la "confusion des sentiments", ce
n’est même pas la raison humaine mais justement c’est l’instinct qui se comporte
à la façon dont les philosophes du dix-neuvième
siècle ont imaginé le fonctionnement idéal de la
"raison pure", indépendant de toute valeur mesurable.
D’où
on peut conclure que leur fameux impératif
catégorique n’est pas une propriété
humaine : il habite au dehors, dans l’âme des choses. Et
même en elles il s’exprime de la façon la plus pure, quand
et où, en sortant de notre conscience, nous touchons la limite de la
construction de la vie universelle.
Le
médium sous hypnose ne se trompera jamais, pas même d’une
seconde, au moment de la tâche à exécuter ! Tout
travailleur sait bien qu’il existe une horloge intérieure dans nos
nerfs qui fonctionne pendant le sommeil bien plus précisément
qu’un réveille-matin : elle compte le temps, elle nous
signale le moment où nous devons nous réveiller.
Mais pas
seulement le temps. D’autres données également.
À
bord du Zeppelin, au-dessus de Sankt-Pölten, à trois heures et
demie, je dormais profondément – une demi-heure plus tôt je
n’avais aucun souci, je me sentais en parfaite sécurité
lorsque j’ai tiré l’édredon sur moi.
À ce
moment, réveillé par une simple secousse, j’ai failli
tomber de mon lit : dans un
demi-sommeil, sans aucune raison ou signe extérieur
(l’aérostat étant parfaitement stable) j’ai eu tout
à coup le sentiment ferme et sûr que ça allait mal. Je
savais précisément (je l’ai oublié depuis) la
vitesse à laquelle nous avancions, la force du vent, la capacité
de résistance de notre ballon de toile, le temps pendant lequel
l’armature supporterait d’être secouée. J’ai
sauté de mon lit et, très inquiet, j’ai couru hors de ma
cabine : les autres passagers dormaient. Puis, en regagnant mes esprits,
toute ma peur s’est dissipée – plus tard j’ai entendu
dire que bien que notre vaisseau eût traversé l’une des
pires tempêtes de son existence, nous étions en parfaite
sécurité, nous n’avions aucune raison de nous soucier.
Déjà
un troisième de mes amis me raconte depuis qu’à trois
heures et demie cette nuit-là il s’est réveillé
tellement le vent soufflait fort (Budapest aussi essuyait la même
tempête), ils avaient songé au Zeppelin et ils se souciaient pour
moi.
Peut-être
que "l’instinct" ne fait rien d’autre que compter,
compter toujours…
Il
additionne, soustrait, extrait des racines carrées, calcule des
puissances… Il veille à ce que notre Zeppelin géant, le
Bateau de notre Vie, ne se noie pas dans l’espace.
Instinct ?
Raison ? Sentiment ?
Qui
sait ?
Tout est
peut-être l’inverse de ce que nous croyons.
Peut-être
que seuls les animaux et les végétaux ont un sens et une raison.
Et nous
n’avons que cœur et sentiment : nous n’avons aucune
idée du sens, du but et de la direction de la vie qu’eux
connaissent très bien, depuis le début, d’ailleurs
c’est pourquoi ils n’y pensent ni n’en parlent.
Sinon entre
eux.
Ils ne nous
adressent pas la parole.
Pesti Napló, 5 avril 1931
BRUITS ET SONORITÉS
À l’écoute
du cœur humain
Oui bien sûr, la musique est indubitablement
à la mode, elle est redevenue l’art le plus populaire, elle occupe
un peu la place qui était la sienne au milieu du dix-huitième
siècle, elle est un bien public, sujet de conversations, grande
industrie – la poésie et les arts plastiques n’arrivent pas
à approcher l’immense demande dont elle jouit. Les amateurs de
théories ondulantes et autres lois supposées de l’histoire
de l’art ne manqueront pas, bien sûr, d’insérer ce
phénomène aussi dans l’une de leurs vagues, confirmant
ainsi le pouvoir mystérieux et fatal des forces qui régissent
l’esprit des époques successives. Je crois qu’ils
n’ont pas raison. L’explication est bien plus simple et moins fatale. Ce n’est pas un tournant
prévisible qui s’est produit dans les sciences naturelles et la
physiologie. Cette embellie est la conséquence et le corollaire
d’une invention née par
hasard, par le moyen de la volonté humaine individuelle donc libre,
à la façon que l’on peut qualifier de pragmatique : la nature n’a rien à voir
là-dedans car sans ce hasard toute l’affaire n’aurait pas eu
lieu.
Je pense
à la radio.
Et aussi
bien sûr au cinéma parlant.
Il est
clair que l’embellie est en rapport avec eux : le noble art de la
musique fait cette fois de nécessité vertu lorsqu’il se
targue de son succès. L’humanité a accédé
trop tôt à ces deux merveilleuses inventions (et ceci contredit le
principe des lois). Deux moyens par lesquels deux personnes peuvent
s’entendre n’importe où et n’importe quand nous ont
été mis en main, avant même l’aboutissement
d’un langage commun du contact
oral, qu’il s’agisse de l’espéranto ou non, en tout
cas d’une langue dans laquelle deux personnes vivant en n’importe
quels points du monde pourraient se comprendre. Le milliard et demi
d’habitants de la Terre se sont retrouvés dans un salon commun,
nous nous sommes regardés gênés, car ce qui nous aurait le
plus intéressés, le discours de l’autre, nous ne le comprenions
pas. Que pouvait-on faire ? Par contrainte nous avons choisi la forme de
contact dont l’origine remonte à nos souvenirs les plus
archaïques, les plus animaux, les plus généraux, la
manifestation de vie exprimant les sentiments et les passions par des voix inarticulées –
l’unique communication internationale accessible pareillement à
tous, la musique.
Au moins
autant de personnes écoutent aujourd’hui la radio que de personnes
ayant jamais lu des livres, toutes époques confondues : il est donc
naturel que depuis le début quatre-vingt-dix pour cent des programmes
internationaux diffusent de la musique.
La musique
n’étant pas une rivale du langage sonore, une situation contraignante a engendré le culte de
la musique.
Ceci est
indéniable.
Voilà
vingt ans, si, en déambulant dans la rue, un puissant baryton chantait
un air d’opéra ou si les sonorités parfaites d’un
quatuor de Beethoven parvenaient d’une cave aux oreilles, on frappait
à la porte, curieux de savoir ce que faisait dans cette cave Kiepura[1] ou le Quatuor Léner. Aujourd’hui on
poursuit tranquillement sa route, habitué à ce que les sons de la
voix humaine ou d’une musique instrumentale ne signifient plus la
présence de chanteurs ou d’instrumentistes : un apprenti
artisan capte Paris ou Londres dans la cave pendant ses instants de repos.
Si on longe
les rues d’un village de la Grande Plaine (j’y ai fait plusieurs
visites l’an dernier), on ne s’étonne plus que tout le
village résonne et chante et musique – de derrière les
volets, de sous les toits de chaume émanent des concerts complets,
l’orgie d’opéras de qualité, du jazz pour oreilles
d’amateurs, des cascades d’orchestres de noirs animent les rues
obscures et boueuses. Il en est ainsi depuis des années – est-il
étonnant qu’on surprenne un paysan en train de faucher qui
sifflote distraitement entre deux coups de sa faux le grand air de Lohengrin,
ou un autre qui enchante les porcelets qu’il nourrit avec des
mélodies de Debussy ? Peu s’en faut que nous trouvions normal
que l’alouette cite du Bartók et que la mère poule convie
ses poussins à l’abreuvoir en trilles coloratur empruntées
à la Traviata.
Mais il est
facile de faire danser Margot si la musique est bonne – il est connu que
la musique agite d’abord les semelles. Si tout le monde fait de la
musique et fredonne, il est rare que les gens ne se mettent pas aussi à
taper du pied et même à jouer des hanches, c’est dans
l’ordre des choses, ce qui conduit directement à
l’étape suivante, se débarrasser des réflexions et
des soucis, des discours farfelus et autres philosophies : dansons,
aimons, buvons, chantons, jamais ne mourrons !
Après
tout, cette musique finira par mettre au pas ce monde de palabres, raisonneur
et prétentieux.
« Moins
de texte et plus de musique s’il m’est permis de
demander » – c’est la devise à l’usine de
production du cinéma parlant. Pour le moment même les bruits ont
leur succès : chocs d’assiettes, grondements de trains,
bruits de pas, claquements de portes, mais là c’est plutôt
le goût de la nouveauté ; sans
parler du fait important que tout le monde comprend ces bruits.
Mais le bruit en question — celui que,
hélas, depuis quelque dix mille ans, nous produisons de tant de
manières avec notre bouche, notre langue et notre gorge, sous
prétexte de communiquer nos pensées — ce bruit-là,
l’esprit délicatement attentif de notre siècle le fait
taire avec une énergie croissante dans le grand concert dont le but
ultime semble être de faire tournoyer le monde entier en danse, à
la manière des primitifs — par des mouvements rythmiques, sans un
mot, accomplissant ainsi les quelques petits besoins qui constituent
l’essence même de la vie. « Pas tant de bruit ! » -
c’est par cette phrase que les gens ont l’habitude de rabrouer le
voisin prêcheur.
C’est
d’accord, j’y consens. Qui oserait se révolter par des
discours barbares contre « le genre artistique le plus
élevé » des esthètes, le majestueux art
musical ? Qu’il en soit ainsi
puisque c’est ainsi. Où est-il écrit, où
sommes-nous allés pêcher, intellectuels bruyants que nous sommes,
qu’il faut identifier la portée universelle du genre humain au
développement de la force de la
raison ?
La passion
ressentant l’infinité des sentiments n’est-elle pas plus
fondamentale que l’intelligence dans ses limites ?
Que son
outil grinçant, la parole, fasse donc silence, quand se déploient
les ailes majestueuses du magnifique instrument des sentiments, la
musique !
Tout le
monde a le droit de protester contre cette culture exagérée des
sentiments au nom de l’aristocratie intellectuelle vivant pour la parole
et se nourrissant de paroles, à l’exception du poète qui
est en quelque sorte et tant bien que mal aussi un "musicien" :
un truchement de sentiments, sinon quoi ?
N’est-ce
pas son pays à lui qui approche ?
Si,
c’est bien le sien.
Car, que le
savant de la théorie des vagues voie un symptôme incontournable,
une crête de la précédente le creux de la vague, dans cet
envahissement de la musique – ou que le libre-penseur y voie un hasard,
c’est pareil aux yeux du poète, lui, il flaire toujours
l’Utopie, l’accomplissement des choses, la rédemption de
l’avenir, le "cercle vicieux" de la science fataliste ; en
n’importe quel point de l’anneau du serpent qui se mord la queue le
poète trouve la tangente sur
la ligne s’élançant directement vers l’infini, de
laquelle le poète peut faire tomber à ses pieds les lois
amères du mouvement, par la force aérienne de ses désirs.
Vienne donc
le monde des sentiments.
Celui des
sentiments et des passions parfaits, que la vie n’a encore jamais connus.
Qui dit que
le but de notre espèce serait la Connaissance et la Compréhension
Parfaites ?
Pourquoi
pas le Bonheur Parfait, l’Ivresse, l’Amour, la Bonté ?
Plutôt
que devenir un dieu des savoirs, devenir un Übermensch des sentiments et
des mœurs.
Non savant
ni créateur, mais poète et musicien : il a pour langue
maternelle la musique des sphères.
Non un
génie, plus que cela : un cœur de flammes.
Peut-être
l’était-il déjà auparavant, seulement nous
interprétions mal l’importance de l’homme.
Peut-être
n’est-ce pas à notre excellence intellectuelle, mais au contraire
à l’importance sentimentale et morale que nous devons ce
rôle exceptionnel que nous nous sommes arrachés dans le monde des
vivants.
Dans mon
prêche de dimanche dernier j’ai déjà soulevé la
question prudente de savoir si la faculté que représentent la
possibilité de compréhension,
de force de combinaison, de réflexion, de connaissance et le calcul précis des choses, est ou
non un privilège de l’homme,
est-ce que l’expérience ne montre pas plutôt que les animaux
et les végétaux posséderaient davantage ces
facultés ?
Les animaux
et les végétaux ne se trompent jamais, leurs calculs sont
toujours parfaits.
Ils sont
calculateurs et froids.
Ce
qu’ils ont calculé et jugé juste, ils
l’exécutent sans pitié : ils se mangent et
s’entre-tuent, sans exception, en négligeant tout point de vue
sentimental, si la Loi reconnue de la vie l’exige.
Seul
l’homme fait parfois exception.
Il
s’émeut, il se vainc, il cède à ses sentiments, il
se soumet à eux. Il connaît la grâce et
l’attendrissement.
Il y a deux
ans un livre a paru à Paris sous le titre L’Homme Stupide[2], dans lequel l’auteur prouve que le plus
stupide de tous les êtres vivants est l’homme.
Il
n’a peut-être pas tort.
L’homme
n’a peut-être pas d’intelligence, mais il a un cœur.
On peut lui
coller, en général, ce qu’un vieux monsieur de cent vingt
ans a dit de Napoléon qu’il avait prétendument connu :
« Il était une bonne âme, le pauvre, c’est comme ça
que je me souviens de lui, il n’aurait pas fait de mal à une
mouche – il était seulement passablement
stupide ! »
Ce
n’est pas la raison qui compte, mais le sentiment.
Vive la
musique !
Pesti Napló, le 12
avril 1931.
[1]Jan Wiktor Kiepura (1902-1966). Ténor polonais, plus tard américain.
Le quatuor Lehner fondé par le violoniste hongrois Jenő Léner (1894-1948) était installé à Londres à partir de 1923.
[2] Un livre de Charles Richet (1850-1935), paru en fait en 1919. Physiologiste, prix Nobel de médecine. En 1913.