Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
MICKEY
Un grand
humoriste
La
nuit j’ai éclaté de rire en dormant. Cela ne m’arrive
pas souvent. Dans un demi-sommeil, en m’éveillant, j’ai pu
rattraper des bribes de mon rêve : j’étais un
personnage de film, sur un grand drap, une ombre gesticulant dans un plan, je
courais péniblement d’un arbuste à l’autre dans une
jungle, j’étais poursuivi par des tigres et par des Anglais en
shako blanc. J’étais conscient que le plus simple aurait
été de faire un pas en avant ou en arrière pour quitter ce
monde de sorcières, mais ce n’était pas possible,
j’étais comme collé à la toile, vivante
décalcomanie. Alors, à la dernière seconde, sentant
déjà l’haleine du fauve derrière mon cou, je me suis
aperçu que mes cheveux dressés de peur s’allongeaient vers
le ciel et s’épaississaient, ils se sont rangés droit,
côte à côte, formant une cage qui a aussitôt
entouré le tigre et s’est refermée sur sa tête, le
rendant inoffensif. À ce moment Mickey est apparu sur le toit de la
cage, l’espiègle Mickey des films, il couinait ironiquement face
au tigre rugissant, et s’est mis à jouer des barreaux de la cage
comme d’une harpe, et alors la cage et le tigre, et moi aussi nous nous
sommes mis à danser.
Maintenant,
par gratitude parce que tu m’as fait rire dans la prison des peurs et des
fautes dissimulées et des angoisses et refoulées, au fond de ma
"conscience inférieure", Mickey, bonne humeur incarnée,
imagination saine, défi au monde de la mauvaise humeur, permets-moi de
te consacrer une page, entre deux assassinats, trois cambriolages, huit
déclarations de politique internationale et quelques projets à la
Laputa rédempteurs du monde. Par gratitude et en hommage, comme
ça, parce que j’ai pensé à toi. Je ne suis sous
contrat avec aucune entreprise cinématographique, ni agence, ni
prêteur de films, personne ne m’a chargé de rien, je ne fais
ni réclame ni propagande, je ne touche pas de pourcentage, je ne compte
pas sur la reconnaissance des milieux spécialisés, je
n’attends pas de câble de New York de Messieurs Cukor ou
Miller, ni commande, ni adaptation, ni copyright, je n’ai même pas
traduit mon article en anglais, j’ignore quelle est la Film Corporation
qui distribue Mickey pour qu’elle note le "service utile" que
j’aurai rendu à la vente de ce produit industriel.
Juste
comme ça, de moi-même, gratuitement et sans contrepartie, pour mon
propre plaisir, je fais savoir le grand bien qu’il m’a fait :
parmi les bousculades, les compétitions et les gesticulations
d’une des plus grandes batailles industrielles du monde, celle de
l’industrie cinématographique, dans le tumulte des chars de films,
des bombes de films, des gaz de films et des films larmoyants ou à faire
grincer le diaphragme, brusquement, par un caprice souriant du bon Dieu, un
grand talent est né, un pur génie, tel qu’il en naît
rarement ; mais si cela arrive, ce n’est pas la conséquence
de quelque cause extérieure – cela n’arrive pas parce que
des "grandes possibilités" se seraient réalisées
grâce au "progrès technique". Celui qui a inventé
et qui fabrique les dessins animés de Mickey, aurait été
aussi quelqu’un cinquante ou soixante-dix ans plus tôt, de la
même façon que l’ont été dans le domaine des
arts graphiques Daumier ou Wilhelm Busch en leur temps. Ce nouveau grand
maître de l’humour et du comique ne doit pas son succès
exceptionnel à ses moyens,
mais uniquement à son merveilleux talent artistique, original et
à lui seul, à l’instar de n’importe lequel des
anciens qui n’avaient qu’un crayon et un bout de papier à
leur disposition. Et la merveilleuse exploitation des nouveaux moyens riches et
puissants découle tout autant de son talent personnel et sans en
dépendre aucunement, que celle découlant des moyens plus modestes
de ses prédécesseurs. Ce n’est pas le cinéma qui a
libéré ce talent, mais c’est le talent qui a fait germer du
cinéma un univers entier que le monde, le public de la terre
entière, connaît et célèbre en flots de rires
inextinguibles.
Quels
sont au juste ces moyens ?
Par
un travail assidu et minutieux, il s’agit de construire graphiquement des
événements de façon à créer sur
l’écran un mouvement cohérent.
C’est
un vieux truc dont beaucoup ont usé depuis l’invention de la
cinématographie, et ce n’est pas dans la technique mais dans l’esprit que l’auteur des
Mickey lui a donné un rayonnement admirable.
Il
a saisi l’essence du comique, ce qui y est enfantin et éternel : le fantastique.
Il
a découvert une technicité comique et continue, plus riche
et plus variée que tout phénomène vivant imaginable :
des traits mécaniques qui se comportent comme s’ils étaient
de vrais personnages, la possibilité de la réalisation d’un
désir libre qui se débarrasse des lois limitatives. Il a
créé un monde, un nouveau jardin d’Éden, avec des
lignes simples, un monde par rapport auquel la réalité
mouvementée paraît machinale, pauvre et balourde.
Si
Darwin était un créateur, non le découvreur mais
l’inventeur des lois de la vie, dans ce cas Mickey pourrait
légitimement dire qu’il applique ses lois dans la pratique plus
habilement et plus astucieusement que son excellent maître,
l’Homme. La girafe est un animal étrange, or l’explication
de son étrangeté réside dans ce qu’autrefois elle
était un animal aux proportions aussi normales que le lama ou le cheval,
mais elle a été obligée de rallonger son cou pour attraper
les feuilles de palmier suspendues trop haut. Cette explication claire et
acceptable perd beaucoup de son intérêt, de sa drôlerie,
pour ainsi dire de son charme, si l’on sait que la girafe a eu besoin de
nombreux millénaires pour y parvenir. Mais également, si les
circonstances changeaient autour d’elle et les feuilles de palmier
poussaient sur des arbustes bas, elle aurait du mal à refaire rapidement
le chemin inverse. La loi de la "sélection naturelle" est
astucieuse, mais il lui est parfois difficile de s’exprimer. Mickey, lui,
a trouvé une solution beaucoup plus radicale pour exercer
l’ingénieuse idée de la création. Chez lui
"l’adaptation au milieu" n’est pas un principe, la
méthode de l’âpre lutte pour la vie en bute à des
obstacles, mais une recréation constante, incessante, jamais ralentie,
s’adaptant aux circonstances. Mickey n’attend pas dix mille ans si
les dattes poussent un peu plus haut qu’avant. Il lui suffit d’un
instant pour rallonger son cou de girafe, pour se pousser, s’il faut, des
ailes, des dents, des griffes, qui "seraient utiles" pour un
être normal : pour lui si "une chose est utile" alors
"qu’elle soit". Il n’a pas besoin non plus d’aller
chez le voisin chercher des moyens pour exprimer ses passions ou pour parer
à d’éventuelles insuffisances : ce ne sont pas ses
joies et ses chagrins que Mickey adapte à ses données physiques,
mais ce sont ces données qu’il adapte à ses désirs
et à ses exigences. Si son personnage ne s’avère pas
suffisamment élastique, il emprunte simplement des capacités
cachées dans son milieu inerte, averti par des signes extérieurs.
C’est ainsi qu’il crée un orchestre wagnérien avec
des ustensiles de cuisine, ou des petits cochons stridents, la queue du chat,
s’il veut projeter sa douleur orageuse. C’est ainsi que dans sa
joie il fait danser les montagnes, les maisons, les arbres et les étoiles,
autant de servants obéissants, bien domptés, de ses humeurs. Le
monde de Mickey est celui de la liberté et du pouvoir illimité,
et il doit pourtant être un
monde humain parfait, sans qu’il y manque le charme de la gaucherie et de
la maladresse qui éveillent la pitié. Mickey est puissant et
immortel comme les dieux, sans cesser de pouvoir être aussi une petite
souris tremblante et frémissante, sinon où irait-il trouver le
plaisir de la libération et de la rédemption ?
Mickey
est un demi-dieu légendaire des souris – un Übermouse,
créé tout autant que l’Übermensch
par la philosophie et la
spéculation. Mais ce ne sont pas des dogmes et des sciences qui ont
donné un fondement à cette philosophie et à cette
spéculation, c’est l’imagination ludique, germée
d’une rêverie joyeuse et d’éclatants désirs.
L’enfant
qui joue transforme le monde en un jouet, les vivants comme les morts. Nous,
enfants adultes, continuons volontiers si nous pouvons.
Mickey
a franchi un pas nouveau. Il a promu son milieu, les créatures, mobiles
ou non, du ciel et de la terre, de jouets en camarades de jeu.
Ciel
et terre enchantés, jouent avec lui, participent à sa ronde.
Je
cite un détail bref comme un éclair – dans le flot
vertigineux des dessins le public ne s’en est peut-être pas
aperçu, ça n’a duré qu’un instant.
Des
instruments de musique courent, ils veulent venger Mickey que le patron a
jeté dehors parce qu’il a donné une sérénade.
De vieux violons, des violoncelles, des trompettes courent dans un long
alignement.
Au
milieu d’eux un piano.
Celui-ci
court, bien sûr, sur ses trois pattes, en grinçant de son dentier
de touches de clavier. Mais même comme cela, il claudique manifestement. J’essaye de mieux
observer pour comprendre la cause de cette claudication.
L’une des jambes du
piano est en bois.
Comprenez
bien : en général,
tous les pieds d’un piano sont
en bois. Et c’est un piano ordinaire, on peut donc supposer que bien
qu’il coure, il est entièrement en bois. Mais si c’est un
jouet, qu’il soit un jouet. La circonstance qu’habituellement les
trois pieds d’un piano sont en bois, ne peut pas priver le piano du droit
dont jouissent les autres êtres vivants, de porter une jambe artificielle
si ça lui plaît : ce n’est pas sa faute, il ne peut pas
être puni pour autant, être exclu du rang des vivants, parce que
par hasard on fabrique les prothèses de jambe aussi en bois. Cette jambe
artificielle qu’on lui a posée, il faut donc l’interpréter
de façon que ce piano, en plus d’avoir les trois pieds en bois, un
des trois est un pied de bois qui est en
bois, pour éveiller compassion et pitié dans nos cœurs
pour ce cher vieux piano invalide.
À
partir de ce détail on peut comprendre l’univers de Mickey.
Ce
ne sont pas des défigurations d’une tête
écervelée – l’adjectif "grotesque" ne
caractérise pas du tout l’art de Mickey. Au pays des fées
où se déroule l’action, règnent des lois sages et
intelligentes : le trait principal de ce royaume est la solidarité, l’affection et l’entraide. Ici
tout veut ressembler à la
Norme et non en différer, à l’étincelle de Dieu que
ce dernier a par hasard placé dans l’homme – c’est
pourquoi tout objet mort ou vivant sent et agit à la manière des
hommes.
L’Homme
en tant que centre est plus important ici, que les lois ennuyeuses de la
biologie des savants naturalistes.
Si
un piano se comporte à la façon des humains, s’il est fier
et orgueilleux, rancunier ou compréhensif – alors il est digne de
participer à toutes les joies et tous les chagrins de l’homme.
Et
aussi à ses rêves les plus rafraîchissants, les plus
extravagants.
Or
au pays des rêves, au pays des fées, au pays de
l’imagination, au pays des hommes, un pied de bois en bois n’est
pas la loi générale,
c’est juste une possibilité, un cerceau de fer en bois si vous voulez – car dans ce pays ce
n’est pas la Nature qui règne mais c’est l’homme,
selon les lois divines de la gaîté et de la bonne humeur.
C’est
ce qu’a découvert ce nouveau grand humoriste dont sur le moment
j’ignore même le nom.
Pesti Napló, le 31
janvier 1931.