Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
douleur corporelle
Ode au sacrum
Il faut préciser "corporelle",
dès qu’on s’exprime en lettres (surtout quelqu’un dont
les lettres sont le métier) – justement toutes ces lettres ainsi
que des milliers d’années de poésie ont fait que ce mot
"douleur" s’entend d’emblée au sens figuré,
dans son aspect psychique, pourtant, ô douleur (encore ! vous
voyez !), la douleur corporelle à laquelle tout mortel est
exposé et dont il évite de parler, j’ignore pourquoi cette
douleur-là n’est pas devenue objet de l’art, et pourquoi on
la déconsidère, on la méprise comme une chose vile, on la
relègue à la médecine. Seule une plaie psychique,
causée par l’infidélité d’une jeune brune,
peut être considérée comme objet d’art, ça
oui, les gens en redemandent au poète, ils l’apprécient,
ils la reconnaissent, ils compatissent, les critiques la mâchouillent,
ça oui, disent-ils, que c’est beau, son âme qui lui fait
mal.
Nous avons d’ailleurs été
gâtés, moi aussi, par exemple, quand la jeune brune m’a
abandonné, ma première idée était le beau
poème que ça donnerait. En revanche, mardi aux aurores, quand
j’ai ressenti mes premiers élancements au bas du dos, je me suis
assis dans mon lit en gémissant, j’ai tout au plus pensé
à ma partie de billard de la veille où, apparemment, je
m’étais trop courbé le dos. Écrire là-dessus
une nouvelle ou un poème, ou une pièce de théâtre,
sur ces élancements-là, les faire découvrir, les communiquer
à ceux qui n’ont encore jamais eu mal au sacrum : non, cette
idée ne m’est vraiment pas venue.
Et voilà seulement une heure,
après trois journées de souffrances, torturé et
exténué, dans la première minute tolérable que je
me suis décidé, à court de tout autre sujet, à
rapporter simplement la vérité, c’est-à-dire que
pendant trois jours j’avais terriblement mal au sacrum – puisque
celui qui en a pris l’habitude doit toujours écrire.
Hexenschuss, Tir de sorcière, comme
disent les Allemands. Ou soyons plus scientifique : lumbago. J’ai
beau le retourner à gauche et à droite, ce mot reste
prosaïque, vulgaire, inapte à provoquer le respect du lecteur.
Encore heureux s’il ne s’en moque pas. Évidemment, si je lui
parlais d’un dépit amoureux ! Ou de nostalgie
patriotique ! Ou de fierté de classe ! Ou d’honneur
insulté ! Ou encore de détresse universelle !
Pourtant après cette expérience
de trois jours je peux affirmer qu’il s’agit d’une souffrance
aussi grande que n’importe laquelle de la susdite liste. Le proverbe dit
vrai quand il fait taire celui qui se plaint de son peu de profit :
écoutez, ça vaut toujours mieux qu’un mal de ventre. Oui,
j’affirme que le mal de ventre a toujours été et sera
l’étalon ancestral, authentique, fiable et
expérimenté de toute joie et de toute souffrance, inutile de
tourner autour du pot.
Et c’est vrai, celui qui n’a pas
mal doit s’en réjouir, et je lui dis de ne pas vouloir
échanger son spleen contre un lumbago, qu’il se réjouisse
de la part qui lui est échue, qu’il se tienne tranquille.
Car ma part à moi c’est cette
fois le lumbago. Je le déclare avec fierté. Je ne m’en
vante pas, mais je ne le renie pas non plus, car je doute d’en
récolter le moindre succès.
À la maison non plus je n’ai eu
aucun succès.
Dès le matin, quand j’ai fait
apparition dans le cercle de ma famille chérie, au lieu de
stupéfaction et de prosternation devant l’autel auguste de la
Souffrance, toute la compagnie s’est répandue en rigolades. Il est
vrai que j’ai dû me mettre à quatre pattes pour parvenir
à grimper sur ma chaise, car mon sacrum m’a formellement
plié le dos en sept – mais qui a prétendu que la Souffrance
doit apparaître le front haut ?
Ineptie. Préjugé. Mais va leur
expliquer ça !
Les gens sont méchants :
c’est la première expérience de celui qui souffre.
Même les proches. On ne peut vraiment pas prétendre que de
manière peu digne d’un homme j’aurais gémi et je me
serais plaint de ma géhenne, à la manière du Job de la
Bible qui n’a pas hésité de geindre pendant trois ans parce
que ça peau le démangeait un peu. Non, pas du tout, moi
j’ai expliqué objectivement et clairement à mon entourage
comme aux visiteurs arrivés entre-temps, dans le style de
l’éternel pédagogue et être intellectuel qui
désire transformer ses souffrances en un bien public : je leur ai
expliqué scientifiquement, en détail, ce qu’on ressent
quand on a diaboliquement mal au dos, quand on est obligé de se
traîner plié en sept, et quand il paraît beaucoup plus
confortable d’accéder au canapé les jambes en l’air,
plutôt que… Croyez-vous qu’ils m’ont
écouté ? Dès le milieu de la première phrase
ils se sont tous esclaffés, comme si j’avais raconté une
bonne blague. Pourtant ils pouvaient bien voir que je disais vrai : me mettre
debout ou m’asseoir prenait chaque fois, sous leurs yeux, la forme
d’une opération compliquée d’une demi-heure.
Ainsi, désenchanté de
l’illusion de la compassion et de la compréhension humaines, je me
suis enfermé pour la nuit et j’ai interdit à quiconque de
m’approcher.
Et je ne peux dire qu’à la
feuille de papier mes expériences de la nuit – cela
m’épargnera au moins d’entendre la rigolade de mon lecteur.
Le plus grand problème dans cet
état est de se retourner dans son lit. Je m’y suis
décidé à minuit et demi, ne supportant plus la position
sur le côté gauche où j’étais avant, selon le
modèle des poissons plats (par chance j’ai lu ce chapitre cette
semaine dans le Brehm), donc c’est sur mon côté gauche que
j’ai rampé jusqu’à terre, la tête en bas.
Ensuite, toujours contre le mur pour avoir à quoi m’adosser, en ne
bougeant que mes côtes (à la manière des serpents)
j’ai pu me traîner jusqu’au mur opposé de la chambre.
C’était la seule façon : mon sacrum étant
crucifié, chaque geste dans une direction opposée à
l’axe douloureux faisait l’effet de vouloir arracher de son clou
une partie de mon corps cloué sur la croix. Il était environ une
heure et quart quand je suis arrivé à atteindre le pied de mon
lit – et je pouvais entreprendre d’y grimper, il ne restait plus
que la demi-heure pour transférer l’oreiller de l’autre
côté : le problème fut résolu,
j’étais couché sur le côté droit, sans
m’être retourné.
Il est vrai que dix minutes plus tard
j’ai constaté que la position couchée sur la droite
était encore plus intolérable, et il ne me restait
qu’à tout refaire en sens inverse.
Par contre, après la troisième migration
le jour a commencé à poindre, et j’ai pu renoncer à
mon idée fixe de vouloir dormir.
Il en fut ainsi pendant deux nuits.
Je ne dis pas cela pour me plaindre. Ne vous
donnez pas la peine de rire. Je suis seulement factuel. Je suis même
prêt à retirer l’affirmation que les gens sont
méchants.
Ils ont au contraire été
très bons durant ces trois jours.
Dès que je me taisais, les autres se
mettaient à parler. Ils me prodiguaient des conseils.
Mets du froid dessus. Mets du chaud dessus.
Baisse les volets.
Couche-toi au soleil. Penche-toi au-dessus du
feu. Mets de la terre dessus.
Badigeonne-le de moutarde. Saupoudre la
moutarde de piment fort, de farine de graines de lin.
D’autres ont préconisé
une pâte levée aux œufs dans toute la longueur de mon dos,
avec dessus une couche de lard, puis du sucre. Après avoir bien
préchauffé le four. J’aurais fait une assez bonne pizza si
je les avais écoutés.
La dernière scène de tout ce
cauchemar qui s’est gravée clairement en moi est que Manci, notre
bonne, voulait à tout prix m’allonger sur sa planche et me
repasser – pour elle c’était la seule solution valable. Puis
tout le reste est devenu confus, je ne sais plus ce qui m’est
arrivé.
Une chose est sûre : je suis
revenu à moi et mon dos s’est redressé.
C’est la tête haute que
j’exprime ma gratitude pour toutes les bonnes volontés.
J’ai pris note de leurs conseils. Si,
Dieu les en garde, ils se retrouvent un jour dans cette situation, je ne
manquerais pas de venir les leur appliquer.
Mais mon opinion est faite sur les douleurs
psychiques.
Pesti Napló, 3 juillet 1932.