Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
ACHÈTE AVION AVEC HÉLICE SUPÉRIEURE
En effet,
j’ai reçu une très gentille lettre sur ce sujet. Je ne veux
pas dire que sans cela je n’aurais pas eu l’idée
d’acheter un avion avec hélice supérieure, mais il faut
prendre en considération qu’on a tant de choses à faire, on
en devient distrait et parfois on oublie l’essentiel. C’est
pourquoi un avertissement aimable et discret ne peut pas faire de mal, une voix
paternelle venue de loin, ou plutôt presque maternelle – une voix
qui nous rappelle le discours sérieux et bienveillant que notre
mère nous adressait le matin : mon enfant, il fait frais,
n’oublie pas de mettre ton manteau, mon chéri.
C’est ce genre de sentiment qu’a
éveillé en moi la lettre que j’ai reçue avec
en-tête "E. Hoffmann" sur le papier commercial d’une
des agences viennoise des usines de A.V.Roe et Co. Limited[1] de New York, adressée
directement à ma modeste personne, m’intitulant "Geehrter
Herr", Le soussigné monsieur Hoffmann, commissionné par la
société, « a le plaisir de saisir l’occasion
pour vous informer que, comme vous pouvez l’observer sur le prospectus
joint, la firme vient d’achever la fabrication d’une série
d’avions avec hélice supérieure (nommés
autogire) », Il tient donc à me prévenir avant que
tout le lot ne soit épuisé. En outre il m’assure que cet
avion avec hélice supérieure se trouve être un mécanisme
de belle construction, d’aspect
complètement moderne (c’est important ! Et non comme ces
espèces de fiacres cahotant, obsolètes, ni ces voitures de
poste), comme j’ai dû l’avoir vu sur des photos des
illustrés. Il démarre rapidement, il s’élève
en l’air après quelques mètres et il est presque capable de
faire du surplace. Par rapport à ces performances, le prix d’un tel avion avec hélice supérieure
n’est qu’une bagatelle, il s’élève en tout et
pour tout à 1250 (mille deux cent cinquante) livres sterling, ce qui
correspond environ à 50 000 (cinquante mille) pengös. Il
ajoute vite, pour que ce prix n’ébranle pas ma résolution
de commander sur-le-champ un avion avec hélice supérieure –
donc vite il ajoute que ce n’est pas cher du tout si l’on pense que
l’avion avec hélice supérieure est « un
mécanisme robuste et résistant, ne nécessitant que relativement peu de frais
d’entretien » (c’est important !). À la fin
il déclare sincèrement et virilement qu’il serait
réellement ravi d’avoir pu éveiller mon
intérêt et si je lui faisais l’honneur d’une commande,
et afin de faciliter ladite commande il me fournit tous renseignements
supplémentaires à l’adresse précise suivante.
Je vous dis donc que cet E. Hoffmann est
un gentleman, il ne m’oublie pas, il pense à moi, il me bichonne,
il n’hésite pas à s’asseoir et à
m’écrire une lettre dans cette affaire, directement à ma
modeste personne. Il faut dire que je ne me souviens pas de l’avoir
rencontré, mais peu importe, lui, il se souvient de moi et c’est
le principal, ou alors il se peut que ce soit quelqu’un qui me veut du
bien qui l’aurait rabroué : dis donc, Hoffmann, tu ne peux
pas imaginer à quel point ce pauvre Frigyes Karinthy a besoin d’un
avion avec hélice supérieure, moi je le connais bien, c’est
un homme distrait et étourdi, il a dû oublier que ses besoins en
avions avec hélice supérieure ne sont pas encore
complètement satisfaits cette année, il risque de rester sur le
carreau, il n’y aura plus de machine et il restera honteusement sans
avion avec hélice supérieure pour la saison hivernale – il
serait là en l’air, nu, à deux mille mètres
d’altitude, sans avion avec hélice supérieure, les bras
ballants, et piétinant péniblement pendant que les avions avec
hélice supérieure voltigeraient autour de lui en ricanant. Sur
quoi le Hoffmann s’est frappé le front : tu as raison, a-t-il
dit, je cours et je lui écris une lettre en vitesse pour
l’informer que s’il se dépêche, il peut encore acheter
un avion complet avec hélice supérieure.
Par bonheur j’ai reçu la lettre
à temps, il me reste un court délai pour prendre les mesures qui
s’imposent, et ce cauchemar, cette horrible éventualité qui
me fait frissonner que je risquais de rester pour l’hiver sans avion avec
hélice supérieure a perdu son acuité. Je peux
tranquillement mettre dans la naphtaline mes avions avec hélice avant,
hélice arrière, hélice latérale et hélice
inférieure, ou je peux les envoyer à mon garde avion habituel, je
réfléchirai encore, car la garde coûte un peu cher, ils
demandent deux pengös soixante-dix par mois, mais je
trouverai une solution, j’obtiendrai un meilleur prix ou je trouverai
l’argent.
Il me reste encore à veiller à
quelques broutilles, puis je serai bien pourvu jusqu’au printemps, je
pourrai travailler tranquillement, sans soucis, à mon prochain essai De quoi a besoin un écrivain
hongrois ?
Ces petites broutilles, quant à leur
importance, ne sont pas comparables à l’avion avec hélice
supérieure. Cependant il ne sera pas superflu de me les procurer
également grâce à monsieur Hoffmann qui veut bien me
décharger du souci de chercher comment me procurer un avion avec
hélice supérieure.
Bref, j’aurai besoin de ce nouveau type
de moissonneuse-batteuse qu’on peut trouver et qui, paraît-il
n’est pas trop encombrante, pour usage d’appartement. En effet,
à part être un poète, autrement dit une âme de haut vol
(je peux l’avouer désormais, futur possesseur d’un avion
avec hélice supérieure) – je suis aussi auteur dramatique,
moissonneur de succès et batteur de planches – d’où
la nécessité de posséder une bonne moissonneuse-batteuse.
J’aurai aussi besoin d’un
pistolet vaporiseur, à maniement manuel, éventuellement
équipé d’un moteur électrique, qui me permettrait de
disperser chaque matin mes trésors intellectuels parmi le peuple.
Dans le même domaine, je devrais me
procurer une machine à vapeur pour aider mes héros à se
débarrasser des remords qui les tenaillent.
En outre, un métier à tisser
l’intrigue.
Une riveteuse, celle que j’ai vue
récemment dans le prospectus d’une fabrique, pour river leur clou
à mes critiques malveillants.
À propos j’ai failli oublier que
je ne dispose pas encore de moulin actionné par une turbine ; je
dois m’occuper de tout, Mahomet doit aller à la montagne car la
montagne ne vient pas à Mahomet. Je dois aussi acheter une montagne.
Je n’ai pas encore de proue de navire,
ni de gonfleur de spi pour avoir le vent en poupe. Je n’ai pas le moindre
miroir concave pour mon observatoire, et je suis loin d’avoir un
bombardier atomiseur, ce que ma bonne me reproche jour après jour :
Monsieur, depuis belle lurette vous me promettez un bombardier atomiseur,
j’ai ma lessive à faire, et je ne l’ai toujours pas.
À propos de la bonne, j’ai aussi
oublié de lui procurer un grappin, pourtant on a toujours besoin
d’un grappin chez soi.
En revanche, puisque je n’en ai
trouvé trace dans aucun prospectus, je lance ici un appel pour la
fabrication d’une arracheuse rotative, avec hélice
supérieure, cylindre inférieur, gouvernail latéral, volant
intérieur, propre à me retirer l’épine du pied
pendant qu’on me demande de résoudre ce genre de rébus.
Színházi
Élet, n°47, 1934.