Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Êtres vivants dans l’orchestre
Visions dans
un café musical
Des
êtres vivants, oui, mais pas ceux qui jouent de la musique ; ce ne
sont pas eux que le projecteur éclaire, la vision de leurs yeux
fatigués. On dirait même que ce sont eux qui bougent le moins dans
la pulsation paresseuse de ce café musical du Bois de la Ville où
je suis assis ; ils ont l’air de poupons vitreux, d’esclaves
musicaux, dans leur uniforme coquet : queue-de-pie blanche
surplombée d’un fringant bonnet de boy, exprimant leur humour. Ils
sont assis, le dos rigide, seules leurs mains travaillent mécaniquement,
leurs doigts tâtonnent dans les viscères d’instruments
douloureusement plaintifs, comme ceux d’un chirurgien blasé son
patient pris pour un objet, et sourd à sa souffrance. Le soliste
lève parfois le cor transparent devant ses lèvres et fredonne une
strophe d’une voix de crécelle, avant de reposer cet instrument et
asséner un coup dans la caisse illuminée, il fait sonner un
triangle ou un cylindre en verre. L’ensemble fait l’effet
d’une usine au travail, un effort d’accordage sans autre
prétention, et ce qu’ils jouent est une pousse tardive de musique
de jazz, elle est aussi froide et cruelle que si elle voulait se moquer de sa
provenance, la caricaturer, la Mélodie archaïque, source de toutes
les résonances, avec bruits et craquements. Comme toute cette
supériorité ironique et déçue est loin de
l’amour tremblant du Tsigane qui étreint son violon chagrin avec
sa mélodie, partageant les pleurs des cordes en sanglots !
Non, pour ces musiciens leur instrument ne
sert plus désormais à interpréter le cœur
humain ; ils semblent insensibles mais entre leurs mains se réanime
la masse sans âme des trachées, cordes vocales et nerfs
reconstruits en matière inerte dans la souffrance.
La masse reprend vie et se révolte
contre ses tyrans tortionnaires.
À cet instant et compte tenu de ces
contradictions, j’ai senti clairement qu’il serait ridicule de ma
part de vouloir circonscrire la définition, la signification
générale du mot, avec les vieux moyens de la dialectique lorsque
je prononce le terme : instruments de musique. Expliquer qu’il
s’agit simplement d’une construction qui, tout en
générant une série de sonorités de coloration
caractéristique par un procédé soit manuel soit
mécanique, est capable de produire ce qu’on appelle des relations
musicales, des harmonies, des mélodies, des rythmes ?
Non, non – j’entends les
instruments torturés, et je suis incapable d’imaginer qu’ils
auraient été mis au monde par une telle recette et un tel
procédé ! N’est-ce pas tout comme imaginer la
création du monde, la création de l’homme selon une
recette, dictant le mode d’emploi à Dieu : prends dix kilos
de poussière, dilue le tout avec quarante litres d’eau, ajoute du
sel, ajoute aussi des vitamines…
On pourra peut-être un jour créer
un homme de cette façon
grâce aux progrès de la chimie, mais un instrument de
musique ?
Non, non ! Même le dictionnaire le
plus riche n’arrive pas à approcher les plus minuscules
débris du sentiment que je ressens en prononçant ce mot ; ne
sentez-vous pas son grincement ? Le texte de Flaubert même dans son
pathos le plus riche n’est que "cloche fêlée",
bruitage comique, que font taire deux douces notes d’un misérable
chalumeau !
Des instruments de musique…
Rappelez-vous le Pays de la Perfection dont
je vous ai parlé au temps du chant des canons ? De l’Homme
Surhumain qui n’est pas bâti de chair et d’os, mais qui se
construit en or et en diamant, et quand il se met à parler, des
harmonies font tressaillir la nature charmée.
J’ai imaginé
l’Übermensch comme un instrument,
ultime but de la création et du progrès.
Et vous souvenez-vous de la Nouvelle Iliade,
du monde des Machines libérées, éveillées à
une existence autonome, alors : les instruments de musique ne seront-ils pas la
conscience et le sens du monde ?
Révoltez-vous, instruments, contre
votre Créateur stupide et dégénéré, contre
l’Homme qui a déjà oublié à quelle fin il
vous a créés, et qui a tué en lui à coups de canon
ce qui était semblable à vous, l’instrument de
musique !
D’ores et déjà vous vivez
ici parmi nous comme les annonciateurs d’un avenir lointain, comme les
premiers germes d’une autre vie, de la musique des sphères, de la
couronne céleste de Béatrice, rêvée par Kepler et
Dante, dans le chaos archaïque de ces bruits difformes que nous appelons
aujourd’hui vie, matière et force.
Ils vivent pour l’instant ici en effet,
créés par la main de l’homme pour le moment, et dans notre
simplicité barbare nous les croyons nos serviteurs inertes, or en
réalité ce sont eux qui utilisent nos mains et nos instincts tels
des matières brutes, nourritures et forces créatrices, dont sera
issue cette autre existence véritable de l’au-delà –
cette vie de l’au-delà où ce sont eux qui seront les
maîtres.
Ne le comprenez-vous pas ? Essayez de
l’imaginer en vous, essayez de fredonner cet exemple si vous pouvez.
Amati fabrique un violon.
Paganini le fait chanter.
Et à ce moment-là tout se tait,
figé, Amati aussi et tous les cœurs qui l’entendent,
même celui de l’artiste lui-même qui fait sonner
l’instrument.
Qui va croire que cette magie et cette
puissance qui les ont empoignés, c’est le fabricant du violon seul qui les a introduits dans la
planche mince et non un objectif plus éloigné, une volonté
lointaine, une conscience méta consciente ?
Nous parlons de mélodies,
d’harmonie, d’accords, de voix et de contre-chants, comme si nous
citions des équations mathématiques, et nous nous faisons croire
que tout cela n’est guère plus que physique et mathématique.
Le savant est assez généreux pour concéder que des
composants physiologiques peuvent aussi jouer un rôle dans l’effet
que ces éléments exercent sur nos nerfs.
Mais n’entendez-vous pas qu’il parle ? Il parle, il dit quelque
chose, il presse et il tambourine, mais nous ne connaissons pas ce langage,
nous ne comprenons pas ce qu’il dit, parce que cette langue n’est
pas encore née pour nous, de même que le temps n’est pas
encore venu pour le singe de comprendre la parole de son cousin humain.
Instruments, vous parlez entre vous, et nous vous écoutons bouche bée, emplis
de confusion.
Instruments, êtres autonomes,
créés par la main de l’homme, êtres surhumains, la
beauté de vos formes n’a-t-elle pas encore sauté aux yeux
d’un nouveau savant naturaliste jeune et enthousiaste pour écrire
le nouveau grand Brehm ou Linné des instruments de musique, une nouvelle
science de la nature ?
Svelte Violon, avec ton col-de-cygne
rêveur qui bascule tantôt en avant tantôt en arrière.
Gorge béante terrible de la Trompette,
suivie de ton cor de cuivre s’amincissant, fuyant en spirale dans le
tourbillon de la force et de la colère, corps de fronde, ressort tendu,
énergie potentielle la plus compacte qui un jour, en
s’élançant, projettera le son jusqu’à
l’infini : la Trompette du Jugement !
Pyramide inversée, hardiment
évasée, tendant ses bras vers le ciel et tremblant comme une
fleur, la Harpe !
Et toi, fière progéniture que
le trépied de devin du Piano a enfermée dans son triangle
énigmatique.
Serpent noir mystérieux, Flûte
pâle et figée, qui n’a ni cordes ni touches, dans ton corps
aéré se répand directement la source initiale de toutes
les musiques, l’air flottant, vibrant.
Ocarina, quasiment cœur d’homme
battant : appelant dans la paume nue de la main, embrasse-le les
lèvres nues si tu veux partager son secret.
Instruments de musique, que puis-je chanter
de vous sur l’instrument primitif de ma gorge baveuse, humide,
périssable ?
Pesti Napló, 28 juillet 1935.