Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Humour et magyar[1]
Du journal
d’un humoriste chagrin
Même un homme de plume ordinaire l’entend
assez répéter, alors imaginez combien de fois l’a entendu
un pauvre humoriste tout au long de sa vie. Dans la bouche d’un civil ou
d’un entrepreneur, revient obstinément comme une idée fixe,
le cri répété : Monsieur, procurez-nous de
l’alacrité, de l’humour, des blagues, nous voulons rire, les
gens veulent rire dans ce monde pénible. Le monde n’était
pas si pénible que ça dans la belle époque, tout au moins
vu d’ici, vu de l’autre côté, mais je n’ai pas
le moindre souvenir d’un éditeur, un directeur de
théâtre, de cabaret, de music-hall, ou même d’un
lecteur qui se serait plaint de trop de bonne humeur, qui se serait
soucié que le rire aille au détriment d’un
approfondissement sérieux. Je me rappelle très bien que je me
révoltais, jeune écrivain enthousiaste et passionné de
vingt ans (qui, apparemment et accessoirement, avait le don de faire rire)
contre cette généralisation. Je voyais clairement que cette bonne
humeur à tout prix, ce "keep smiling" affiché
se rebelle abominablement, il incarne une falsification, une dérision de
la gaîté véritable, et je crois que j’ai
été le premier dans le genre du persiflage et de la satire
à oser mettre au pilori les genres soi-disant "humoristiques",
si je sentais que l’humour était forcé, artificiel et
maniéré. Un critique à l’oreille fine a
développé un jour dans un essai écrit sur le jeune homme
morne et résolu que j’étais à cette époque,
que son humour n’était que la conséquence
totalement spontanée et sans doute non intentionnelle d’une vision
du monde, pour lui, tout aussi sérieux, naturel et allant de soi, que la
leur pour les gens "ordinaires", et que moi-même je me
demandais ce que les gens peuvent aimer tant dans ce qui est évident et
naturel. En effet, il arrivait fréquemment à cette
époque-là que les rires me vexent, que je les ressente comme si
les gens riaient de moi, et ma
formule autrefois populaire selon laquelle « je ne plaisante pas
avec l’humour » était une des éruptions de cette
vexation d’enfant.
*
Désormais je vois mieux la
différence entre ma vision et celle des gens "ordinaires". Je
ne suis plus surpris si ce que je pense sérieusement leur fait un effet
grotesque, ou si ce que j’ai destiné expressément à
faire une blague, les fait réfléchir et méditer. Avant
tout j’ai compris que la vérité exprimée
concisément et clairement fait toujours l’effet de l’humour,
simplement parce que nous n’y sommes pas habitués, nous avons une
image embellie, stylisée et fausse de la réalité. Une
caricature bien réussie nous fait rire non parce qu’elle déforme, mais parce qu’elle
ressemble trop à
l’original, davantage que les yeux du peintre, nos yeux, ou
l’objectif de l’appareil de photo. Ce miroir déformant et
"ce monde marchant sur la tête", cette façon de
l’humoriste d’observer les choses, n’est tout simplement
autre que leur image réelle,
à travers la double lentille
de l’âme de l’artiste : cette double lentille retourne dans sa position originale
l’objet que l’œil ordinaire voit à l’envers une
vie durant, car la lentille unique l’avait inversé.
*
Les vérités découvertes
brusquement, à l’inattendu, ont toujours fait un effet comique,
souvent même pour la personne qui les a découvertes ; comment
pourraient-elles alors ne pas surprendre un non initié qui ne les a
jamais cherchées. Pour attester que vraiment ceci n’est pas une
blague, j’évoque un souvenir qui m’est par hasard
professionnel. Je n’oublierai jamais à quel point j’ai
été surpris lorsqu’à un moment de distraction
fortuit, j’ai découvert le secret du rire, cette manifestation humaine tellement intéressante
pour un humoriste. Étant arrivé en retard au cinéma,
j’y suis entré juste au moment où le film sur un sujet
inconnu montrait en gros plan le visage du héros. Ses traits
déformés, sa bouche écartée, ses gencives
retournées m’ont fait frissonner, j’étais
persuadé de voir devant moi les souffrances et l’agonie d’un
homme, une sorte de "faciès hippocratique", alors que
l’image s’éloignant il s’avéra qu’il
s’agissait d’un rieur. Dans
la conférence que j’ai improvisée plus tard sur le fait
physiologique et psychologique du rire
et où j’ai provoqué artificiellement le rire afin de le
surprendre « in flagranti" et de
l’analyser sur le visage du public, l’explication évidente
s’est imposée : le rire provient de la souffrance et les pleurs proviennent du plaisir, exactement le contraire de ce que l’on croit
généralement.
*
Quoi qu’il en soit, il est certain que devoir
faire rire est une condition laborieuse pour un humoriste professionnel.
Observez derrière les coulisses le malheureux auteur dramatique
d’une comédie à la première de sa pièce qui
décidera de son destin, voyez la sueur qui coule de son front, en train
d’attendre le premier rire décisif, rédempteur, depuis la
salle ! En fait, le rire
présente une grande difficulté. Impossible de rire sur ordre ou
par convenance ou compassion, le rire est physique, tu as beau expliquer que
là il faut rire, si le diaphragme ne le ressent pas – c’est
comme l’amour dépourvu de sentiment. C’est facile pour
l’auteur d’un drame ou d’un essai sérieux.
L’image extérieure de l’ennui
ne diffère pas outre mesure de celle de l’attention
intéressée, un public discipliné affiche les deux de la
même façon. Mais rire ! C’est autre chose. Un jour, jeunes
écrivains, par plaisanterie et méchanceté, nous sommes
allés mettre de l’ambiance dans une mauvaise comédie. Le
mot d’ordre était que quelle que soit l’ânerie qui
serait dite sur la scène, nous rigolerions en chœur comme si nous
entendions la meilleure des blagues. Pendant ce temps nous nous faisions
marcher aussi. Et alors l’un d’entre nous sans même
s’en apercevoir a prononcé une des vérités les plus
drôles et les plus révélatrices de l’essentiel :
« arrêtez de me faire marcher, je n’arrive pas à
rire de la rigolade. »
*
Il n’y a pas suffisamment
d’humour, Monsieur ! Nous manquons d’humour dans ce monde
pénible – nous voulons oublier notre quotidien !... Mais pour
l’amour de Dieu, vous ne voyez pas que le problème est au
contraire qu’il y a trop
d’humour ? Regardez, tout le monde fait de l’humour, toutes
nos remarques, quand nous nous rencontrons dans la rue, au bureau, en
société, se déroulent sous le signe de la plaisanterie
conventionnelle, c’est par des blagues que nous chassons les affaires
sérieuses à régler !
Serais-je seul à m’en rendre compte ? Je suis peut-être
partial. Avec moi tout le monde veut plaisanter. J’ai un jour
poussé un soupir vers le ciel : en Hongrie on n’entend pas
par humoriste celui qui plaisante avec tout le monde, mais celui avec qui tout
le monde peut plaisanter.
*
Dans ces conditions, petit à petit, un
professionnel se déshabitue de prendre son métier au
sérieux, tel un médecin de famille, quand chaque membre de la
famille de la malade sait mieux que lui, ce qui fait souffrir tante Málcsi. Combien de fois ai-je déjà
expliqué à un directeur ou à un rédacteur en chef,
qui me torturait : « des blagues, mettez-y des blagues, plus de
blagues dedans ». Pour l’amour de Dieu, Monsieur, vous ne
comprenez pas qu’on peut tout dire en blaguant, sauf une blague –
cela tuerait l’effet ! N’est-ce pas assez drôle pour
vous tout ce que j’ai
remarqué dans la vie et j’ai reproduit ? Je ne connais pas
d’humour plus infernal et plus homérique que cela !
*
En vain… Trop de cuisiniers
gâtent la sauce, au milieu de tant de blagues partout, l’unique chose qui n’est pas
risible en ce monde restera
bientôt le rire.
Pesti
Napló, 16 janvier 1935.
[1] Selon la légende de la fondation du peuple hongrois, deux chasseurs, Hunor et Magor (Magyar) poursuivaient un cerf d’or.