Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Vous vous êtes
trompés.
Il ne s’agira pas d’un chien.
Mais j’induis volontairement le lecteur
en erreur pour le forcer à lire ma monographie sur Bodri. Si le lecteur
s’imagine qu’il s’agit d’un chien, il ne manquera pas
d’en entreprendre la lecture, et une fois qu’il l’aura
entamée, il la lira jusqu’à la fin, comme un joueur qui
court après son argent.
Ce n’est pas que je veux trop
m’étendre sur Bodri, je sais très bien ce qui est à
la mode et ce qui est démodé en littérature. Si Bodri
était vraiment un chien, comme on aurait tendance à le supposer
d’après ce nom, je ne lui consacrerais pas une courte nouvelle
mais plutôt un roman en deux volumes, dans le style de mes excellents
confrères Sándor Márai ou Jenő Kálmán[3]. En effet depuis que Jack London a mis les
chiens à la mode, les romans sur les chiens vont tôt ou tard
supplanter les romans sur l’homme. Dernièrement, lorsque
j’ai annoncé à mon éditeur bien aimé mon
intention d’écrire un roman sur Napoléon, il s’est
réjoui, il s’apprêtait à négocier, et il
n’a tordu le nez que quand il comprit qu’il s’agissait de
l’empereur et non d’un chien portant ce nom.
Après tout cela je vous
révèle que Bodri n’est pas un chien mais une tortue.
Bodri, initialement, je l’ai
achetée et offerte en cadeau à une Madame, à la dame qui
m’a invité pour déjeuner. Je ne peux tout de même pas
lui porter des fleurs, me suis-je dit, n’importe quel pékin
arriverait avec un bouquet, de moi on attend tout de même quelque chose
de plus original. Dès que cette Madame a aperçu Bodri, elle a
éclaté en sanglots, son époux a affiché un sourire
contraint, tout au long du déjeuner l’atmosphère
était passablement fraîche, et rentrant le soir, j’ai
retrouvé Bodri chez moi emballé dans des chiffons,
accompagné d’un mot : ils expriment tous les deux leur
gratitude pour mon cadeau généreux, mais le médecin de la
famille a jugé que l’état nerveux de Madame était
impropre à supporter le plaisir particulier d’une relation
permanente avec une tortue.
Âmes mesquines.
J’aurais dû m’en douter.
Des gens qui font des mamours à leur
chien, un vilain petit loulou. (Si au moins il s’agissait de mon chien,
celui-ci est une adorable crapule.)
J’ai décidé de garder
Bodri contre vents et marées.
Sur le champ j’ai balancé les
saletés de fleurs d’une grande bassine, et j’ai livré
combat contre ma famille, pour la défense de Bodri.
Il m’a fallu deux semaines pour que
tout au moins ils tolèrent Bodri, ou plus exactement ils me laissent
faire comme ses idées fixes au fou. Tous les autres continuent de
s’enthousiasmer pour le chien Muki.
Au demeurant la présence de Bodri
n’est pas bien gênante, elle ne cause pas de tintouin.
Notre amitié est unilatérale,
mais d’autant plus intime. Toute la journée Bodri reste assise ou
couchée au fond de sa bassine ; pour être juste, je ne sais
pas avec ma tête anthropocentrique comment il faut appeler sa position de
quadrupède – elle lève son intelligente tête de
reptile, attentive, hors de l’eau, tout en restant immobile.
Il m’a fallu deux jours pour arriver
à ce qu’elle ne rentre plus la tête quand je la sors de
l’eau pour m’amuser avec elle. Elle tourne prudemment le cou, de
son petit nez dur et frais elle flaire mes doigts. Si je la couche sur le dos,
d’un geste unique de ce cou musclé d’athlète elle
retourne toute sa lourde carapace. Si je la pose par terre, elle se met
à ramper, ses quatre pattes bizarres aux coudes pliés arpentent péniblement
mais rapidement le sol.
Une bête curieuse, c’est
sûr.
Je peux comprendre son manque de
succès face au commun des mortels. Devant l’homme elle garde son
calme, elle prend la position de l’indifférence prudente. Elle ne
ronronne pas comme un chat, elle ne se trémousse pas de la danse folle
de l’abnégation et de l’amour des hommes comme le chien.
Elle ne court pas de haut en bas, elle ne folâtre pas comme
l’écureuil, ne mordille pas comme la souris, elle ne minaude pas
comme le canari, ne grimace pas comme le singe, ne plastronne pas comme le
tigre, ne fait pas son importante comme le hibou, ne s’énerve pas
comme le poisson. Elle ne joue aucune sorte de rôle dans le cabaret de la
nature, elle ne se montre pas autre qu’elle n’est, elle ne se
gaspille pas en gestes inutiles ou superflus. Elle n’amuse personne, elle
n’a pas d’idées.
Et pourtant il y a en elle un comique
individuel pour l’observateur – et un tragique individuel de
son propre point de vue.
C’est-ce tragique qui détermine
son caractère et prédispose son destin découlant de son
caractère.
Ce destin, c’est la carapace.
C’est sa carapace qui est une prison
volontairement assumée, dont on ne se libère pas, car la seule
prison dont aucune libération n’est possible est celle que nous
nous sommes bâtie pour nous-mêmes. La
carapace, ce terrible carcan, ce collier coupé trop court même
pour un tonneau de Diogène, ce cingulum, ces brodequins et cet
étau de fer avec lesquels son espèce à longue vie
s’est condamnée à une pénitence éternelle.
Dans la gélatine molle de la membrane
vitelline, dès avant sa naissance, cet être vivant n’avait
aucune illusion sur le monde extérieur dans lequel il
s’apprêtait à débarquer, qui l’attendait au
dehors. Il ne comptait pas sur des caresses fraternelles, des câlins
maternels, la chaleur des blottissements, l’affection. Sur la joie
généreuse, porteuse de plaisir, les attirances
réciproques, inspirées par une peau douce prometteuse, des
cheveux soyeux, des couleurs opulentes, une voix roucoulante. Il comptait sur la
réalité, le but, sur les dents qui claquent et
l’estomac affamé qui guette derrière toute affection et
toute attirance. Il remerciait humblement, mais n’en voulait pas :
il préférait renoncer à la danse du papillon au soleil, au
frétillement gracieux du poisson d’or, qui quatre-vingt-dix-neuf
fois sur cent se termine dans la panse d’un poisson plus grand. Il
savait de quoi il retourne dans ce monde en fin de compte :
c’est à cela qu’il s’est préparé,
à rien d’autre. Ce blindage invincible est le produit d’un pessimisme
pris au sérieux, exempt de toute rêverie sexuelle, de toute
illusion "louchant vers des cieux peints"[4], qu’il s’était construits plutôt que les lambeaux chamarrés
d’un optimisme creux.
Si vis pacem, para bellum – un seul moyen s’offre pour
vivre parmi les vivants, pour préserver la paix : être
invulnérable. (Nous l’avons assez entendu répéter
récemment en Europe, dans la bouche de grands chefs d’État :
il convient de s’armer pour assurer la paix.) C’est ce principe,
cette conviction qui est devenue l’idée fixe de Bodri –
c’est cet ordre philosophique qui est devenu sa folie, et maintenant regardez-la :
elle est devenue la statue d’une autodéfense
démesurée, l’infirme de sa propre invulnérabilité,
une fenêtre ni ouverte ni fermée, qui ne sert à
rien, que l’on ne peut associer comme commanditaire dans aucune affaire,
aucun amusement commun, ni en tant qu’ami représentatif, Bodri ne
fait pas un bon acheteur, ce n’est pas un "jeune homme de belle
apparence" que les petites annonces recherchent comme visiteur de clients,
elle n’est pas un bon copain en compagnie duquel les gens
aimeraient se montrer – essayez d’imaginer à quoi elle peut
me servir, même si je l’aime, je ne peux la présenter
à personne, à qui je pourrais la recommander, où
pourrais-je me présenter en sa compagnie, comment pourrais-je prouver
que c’est une créature fondamentalement aimable et sympathique, si
elle trimbale constamment une baignoire sur le dos ?
Un personnage ridicule, je l’admets.
Moralité : sois pessimiste,
d’accord, mais pas autant. Car la faute en est à son
pessimisme exagéré ; j’ai beau évoquer Bodri,
j’ai beau lui avoir donné un nom de chien à la place de son
propre nom que je garde soigneusement caché, et j’ai beau attester
qu’il s’agit vraiment d’un animal gentil, bien
élevé et talentueux, qui a de plus une longue vie – que
vaut une telle vie, me dira-t-on, aussi longue soit-elle !
Elle n’illustre même pas la
thèse biblique car se reproduisant au moyen d’œufs, elle
n’a connu ni son père ni sa mère, par conséquent
elle n’a pu en aucune façon les révérer.
Je garderai donc pour moi seul ce souvenir
qui me fait chaud au cœur : hier soir, après un long
jeûne, d’un geste pudique et compréhensif, elle m’a
enfin arraché de la main et elle a englouti le résidu de viande
que je lui tendais, et depuis je sens que je ne suis pas seul.
Il y aura quelqu’un pour partager avec
moi ma dernière bouchée si d’ici-là – ne
portant pas de baignoire sur le dos – un gentil et amusant et drôle
et flatteur félin sauvage ou un jeune critique essayant ses griffes de
lion ne fait pas de moi sa première bouchée.
Színházi Élet, n°15,
1935.
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Élet
[2] Citation de Péter
Pázmány (1570-1637). Père jésuite. Archevêque
primat d’Esztergom
[1] Nom très courant pour un chien.
[2] Cette nouvelle avait paru
en 1932 dans une version un peu différente sous le titre de Muki.
[3] Sándor Márai (1900-1989). Écrivain hongrois. Jenő Kálmán (1885-1968). Journaliste, humoriste hongrois.
[4] Citation de Péter Pázmány (1570-1637). Père jésuite. Archevêque primat d’Esztergom.