Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
« Ik will mik üben[1] »
Cela s’est passé à Vienne.
On m’a présenté un monsieur très cultivé et
très distingué au Café Herrenhof, une sorte de baron
morave, qui par ailleurs s’occupe d’histoire de l’art et de philosophie. Quand
il a appris que je suis hongrois, à ma grande surprise, peut-être pas avec une
prononciation et une grammaire parfaite, mais c’est dans la langue de mon pays
qu’il s’est exprimé. Il apparut qu’il avait passé des années en Hongrie et en
homme consciencieux avait appris la langue locale. Bien que, je le répète, il
eût une prononciation étrangère et commis de nombreuses fautes grammaticales,
au début j’ai apprécié d’entendre les mots de chez moi dans une bouche
étrangère. N’oublions pas, tout bon Hongrois est pris d’un agréable émoi si le
natif d’un autre pays s’adresse à lui dans sa langue. Pour nous cela est chaque
fois comme une joie familiale ; c’est ce qu’une oreille anglaise,
française ou allemande a du mal à ressentir.
Mais le parler hongrois de Monsieur le baron
ne m’a fait cet effet qu’au début. L’accumulation des fautes et son effort
constant pour les éviter sont devenus ensuite de plus en plus désagréables.
J’aurais préféré qu’il s’exprime dans sa langue maternelle.
Soit pour cette raison, soit pour me vanter
de mes connaissances en allemand, je me suis mis à lui répondre en allemand, il
en prit acte avec un sourire indulgent.
Progressivement le dialogue devint pénible.
Il s’entêtait à parler dans son hongrois truffé de fautes, alors que je lui répondais
en allemand, mais je voyais bien dans son regard que je faisais moi aussi tout
autant de fautes. Pourtant j’aurais seulement voulu l’entraîner à choisir
l’allemand. À la fin nous nous mîmes tous les deux en colère, jusqu’à ce que je
comprenne que son intention était de se vanter de son hongrois. Il voulait
prouver que ses efforts n’étaient pas vains, et c’est maintenant, en face de
moi, qu’il voulait récolter les fruits de la peine qu’il s’était donnée. En
même temps je me suis également rendu compte qu’inconsciemment je poursuivais
le même but en insistant sur l’allemand : le lancer à la figure de mon
adversaire, le convaincre, sans espoir, que je parle aussi bien l’allemand que
Schiller et Bismarck ensemble, et qu’il m’était complètement égal dans laquelle
des deux langues je communiquais mes brillantes pensées.
Le résultat fut un charabia épouvantable.
D’accord, nous parlions en deux langues, mais nous aurions au moins dû nous
exprimer chacun dans celle que nous possédions bien, et nous aurions dû nous
contenter du rôle moindre d’auditeur de l’autre. Notre entêtement réciproque
n’était pas dicté par l’intelligence mais par la vanité. Nous ne faisions en
fait pas autre chose que feu notre premier ministre Bánffy
d’heureuse mémoire, lorsque, dit-on, il dut apparaître en audience, également
ici à Vienne, devant sa majesté François Joseph 1er. En voyant
qu’il peinait dans l’allemand de l’audience, après un temps, l’empereur jovial
dit généreusement à Bánffy :
- Barlez dranguillement, mon cher Bánffy,
je gombrends bien hongrois.
- Nein, Majestät, répondit
loyalement Bánffy, ik will mik üben
deutsch.
Pesti
Napló, 3 avril 1936.