Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
OLYMPIADES
INTELLECTUELLES
Il ne s’agit pas des sports
réellement "reconnus", mais plutôt des sports
intellectuels et (avouons-le) tolérés et peu populaires, que les
athlètes des muscles et des nerfs organisent tous les quatre ans par
courtoisie, en parallèle avec les olympiades officielles, permettant
à ceux dont c’est l’ambition d’exceller au jeu
d’échecs et en théorie des sports. Et il ne s’agit
même pas de l’oppression de l’intellect dont grommelaient
avec une certaine légitimité les billettistes, poètes et
autres publicistes des journaux pendant les quelques dernières semaines,
lorsque toutes les colonnes étaient happées sous leur nez par le
glorieux correspondant sportif. Nous rendons volontiers à César
ce qui appartient à César dans les instants aussi chauds qui
remplissaient ces jours ardents. Mais maintenant que l’athlète se
repose lui aussi sur ses lauriers bien mérités, nous rendons
aussi à Dieu ce qui appartient à Dieu, en l’occurrence
à notre dieu : le monarque de l’empire de
l’imagination, dont les prêtres furent pour un temps
condamnés au silence, par le réel. Qui plus est, fiers des
résultats que nous, Hongrois, petit peuple dans ce monde immense, avons
obtenus ; nous sommes plus que fiers, nous opinons du bonnet, comme pour
dire : c’est tout naturel.
C’est tout naturel que nous ayons
accédé à l’une des premières places, cela ne
pouvait pas être autrement. L’une des premières, en
l’occurrence la troisième, mais qui vaut la première, tout
compte fait. Car, même si l’on ne tient pas compte des
données statistiques qui veulent qu’un pays de huit millions
d’âmes ait cédé la première place à un
pays de soixante-dix millions et la seconde à un pays de cent quarante
millions – ce n’est pas nous qui avions commandé les
disciplines sportives, nous les avons reçues toutes faites, pour tenir
notre rang, et sur ce point, chacun le sait, toute nation organisatrice de jeux
olympiques choisit les sports où elle a plus de chances :
c’est ainsi que nous étions amenés à relever les défis
dans des disciplines typiquement allemandes, comme le sont la traversée
des fjords à la nage et les batailles de boules de neige en
Suède, la corrida en Espagne, le golf en Angleterre, ou comme le sera
probablement la compétition de cornemuse au Portugal et comme le sera
probablement dans quatre ans l’écrasement de bouillie de riz
à Tokyo.
Ces difficultés sont les corollaires
de la nature des sports corporels et du monde physique découpé en
nations et en peuples. Mais pensez, dans ce royaume large et illimité
qu’est "la patrie de l’artiste" et dont il est aussi
difficile de tracer les frontières que celles du globe lui-même,
que serait alors le résultat d’une olympiade organisée, si
les critiques et les esthètes avaient enfin édifié ce système
de mesure acceptable généralement et partout, auquel ils
bricolent depuis des siècles, pour qu’on puisse évaluer les
valeurs intellectuelles aussi précisément, avec des points, au
son du tic-tac d’un chronomètre, en mesurant même les
différences minimes, comme on mesure aujourd’hui les fractions de
seconde dans les sports terrestres et nautiques, quand il s’agit de
déterminer, qui est le meilleur nageur, sprinteur ou sauteur en hauteur.
De ce qui précède, il
apparaît clairement qu’à cette compétition la Hongrie
gagnerait même effectivement la
première place, à laquelle dans la compétition physique
elle n’a accédé qu’après des
pondérations.
Pourvu que vienne vite ce système de
mesure international dans le royaume de l’imagination qu’il est
impossible de remplacer par du chauvinisme, de la réclame ou de la
propagande !
Des
chiffres attesteraient et
prouveraient ce dont l’initié se doute déjà partout
dans le monde : Bartók et
Kodály
ont donné le plus parce que le
plus original à la musique de leur temps ; pourrait-il y avoir
un doute dans cette estimation ? Un doute que personne mieux que Dohnányi
et Szigeti
ne connaît l’âme des instruments, partout pareillement
compliquée et pourtant partout si simplement à même de
charmer l’âme ? Et les maîtres de la musique
légère caressante à l’oreille : Lehár, Kálmán,
Ábrahám, Brodszky ?!
Douterait-on que depuis le monde merveilleux
de Hogarth, Daumier, Gavarni, Ghillany qui à
travers leur crayon ont fait du papier le miroir de leur temps, il n’y a
pas eu d’aussi grands graphistes en ce monde que Major, Dezső, Kelen, Vértes,
nos dessinateurs célèbres ?
Douterait-on que Herczeg,
Molnár, Zilahy,
Fodor soient d’excellents connaisseurs de la scène moderne, car
c’est à travers eux que se justifie le public moderne
lorsqu’à travers eux il s’est créé son
théâtre ?
Douterait-on que Mária
Németh, Gitta Alpár, Anna Gyenge, Kálmán Pataky ne
sont pas pour rien les chanteurs les mieux payés des opéras du
monde ? Que Franci Gaál,
Irén Zilahy, Márta Eggerth, Lili Darvas, Pál Lukács
le soient dans les studios de cinéma du monde ?
Peut-il y avoir un doute que dans la
compétition mondiale des réalisateurs et producteurs de films
c’est Alexandre Korda qui emporte la palme ?
Nous avons déjà les champions,
il nous manque encore l’échelle de mesure olympique
authentifiée.
Színházi
Élet, n°36