Frigyes Karinthy :
Nouvelles parues dans la presse
Allumette
Ce n’est pas un sujet facile. Si je veux
écrire vrai, je dois veiller, parce qu’on risque doublement de mal me
comprendre : du point de vue du capitalisme mondial et du point de vue
patriotique de l’amour-propre national. En effet, d’une part l’allumette de
sûreté est une invention hongroise, celle de János Irinyi[1] au siècle dernier, d’autre part il y a derrière
elle des capitaux énormes, d’avant Kreuger et d’après Kreuger. Moi en revanche,
je ne suis pas capitaliste, je n’écris pas de poèmes patriotiques, je suis un
simple et paisible fumeur et je fais souvent usage d’allumettes.
Et puisque je fume, je n’y peux rien si entre
les volutes de fumée, des pensées et des rêves germent en moi.
Et chacun de mes gestes devient un symbole.
Et quand je jette l’allumette, chaque fois, à
chaque occasion, au moins quarante fois par jour, je suis pris d’inquiétude.
L’allumette est-elle vraiment une si bonne
invention ?
Ne vous imaginez pas que je veuille faire de
la réclame au briquet. Le briquet a plusieurs inconvénients, il faut le manipuler,
le recharger, le soigner, et par-dessus le marché faire taire ma mauvaise
conscience d’être un receleur, parce que j’ai acheté mes pierres à briquet dans
la rue à un contrebandier qui, quand il aperçoit un agent, change de registre
pour s’écrier « dure est la vie, dure est la vie ! ». Et à la
fin le briquet risque de refuser de s’allumer.
D’accord, le briquet est imparfait, mais cela
ne signifie pas que son noble ancêtre, le "machin" classique que l’on
vend dans des boîtes par cinquantaines aurait victorieusement vaincu son
successeur.
Chaque allumette jetée fait naître en moi
l’association irrésistible de gaspillage de matière et de dilapidation.
Pensez-y, tout au plus un tiers d’une
allumette constitue une matière effectivement destinée à brûler, le reste n’est
qu’appendice, support, inutilité, servant uniquement à nous protéger doigts et
ongles de la calcination.
Si en plus je fais entrer aussi la boîte
d’allumettes dans mon calcul, un support et non un composant utile de
l’allumette, il ressort que des quintaux et des quintaux de matière sont
gaspillés chaque jour sur notre planète, nous découpons et rejetons des forêts
entières chaque heure, du bois noble qui deviendra un déchet et ne reviendra
plus jamais dans les circuits utiles.
Ce papier sur lequel je suis en train
d’écrire est aussi fait avec du bois. Je pourrais écrire infiniment plus si
tout ce bois que nous gaspillons dans les allumettes servait plutôt à fabriquer
du papier.
J’ai entendu parler sous le manteau
d’allumettes éternelles et autres allume-feu, plus pratiques et moins chers que
nos allumettes actuelles, qui se terreraient déjà découverts, en quarantaine
dans des laboratoires, parce que les capitaux investis dans les allumettes leur
interdisent la sortie sur le marché.
Si cela est vrai, c’est très triste. Cela
prouve que le capital oublie son seul but et sa raison d’être : servir
l’évolution et le progrès.
Oui, je n’hésite pas à dire cela franchement,
car c’est la pure vérité, c’est clair comme le jour, on n’a pas besoin de
chercher avec des allumettes.
Et cette clarté, cette étincelle divine qui a
jailli de mon intelligence et qui veut brûler et éclairer, je ne la mettrai pas
sous le boisseau.
Et surtout pas en ce moment, alors que je
suis déjà en colère. Je suis incapable d’allumer ma cigarette. Si j’arrivais à
l’allumer, je regarderais le monde à travers les lunettes d’un homme paisible,
enfumé. Mais je n’arrive pas à l’allumer, je vais donc devenir un
révolutionnaire.
Si je n’arrive pas à allumer ma cigarette,
c’est parce que dans les cafés il existe deux sortes de boîtes
d’allumettes : des boîtes dans lesquelles il n’y a plus d’allumettes, ou
des boîtes dont le côté est trop abîmé pour frotter l’allumette.
Avec la dernière allumette qui me reste et
avec laquelle je suis incapable d’allumer ma cigarette, je ferai une
révolution.
J’incendierai le monde.
Pesti Napló, 30 octobre
1936.
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[1] János Irinyi (1817-1895). Pharmacien, inventeur d’une des variantes des allumettes de sûreté.
Ivar Kreuger (1880-1932). Industriel suédois, producteur d’allumettes.