Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
PSYCHOLOGIE DE
LA CHUTE SUR LE VENTRE
(Étude théorique)
Hier matin à onze heures et neuf minutes, sur
la vingtième marche du troisième escalier du Bastion des Pêcheurs, non loin
d’un tournant, j’ai trébuché et je suis tombé sur le ventre ! J’estime
qu’il est de mon devoir de mettre mes observations faites sur moi-même à cette
occasion à la disposition des instituts officiels de pathologie cervicale et
neurologique ainsi qu’aux sociétés œuvrant pour la cause de la recherche
psychologique, qu’elles soient publiques ou privées, en particulier le
périodique "Connaissance de soi".
Dans la minute précédant la chute sur le
ventre aucune prémisse ne trahissait l’événement à venir. C’est bien naturel,
puisqu’une ou plusieurs de ces prémisses auraient permis de prévenir et
éventuellement empêcher le fait et auraient rendu impossible l’étude de la
chute sur le ventre. Non, il n’y a pas eu de prémisses, j’en suis sûr, je n’ai
nullement songé à tomber sur le ventre, loin de moi tout soupçon de la sorte,
j’ai pensé à une multitude de choses sauf à une chute sur le ventre, ni à celle
des autres et encore moins la mienne. Au contraire, j’arpentais les marches
avec grâce et légèreté, j’étais peut-être même chauffé d’un petit sens
secondaire d’autosatisfaction, comme quelquefois on est pris d’une sorte de
vague de fierté et de crânerie d’être vif et alerte par rapport à son âge, de
grimper l’escalier sur la pointe des pieds, en touchant à peine les marches
comme à vingt ans, oui, c’est beau quand on est bien conservé, je peux
comprendre Mademoiselle C. T., ou plutôt son penchant à l’égard de ma modeste
personne, cette petite caille.
En revanche ce qui est étrange, c’est que
j’ai connu la chute sur le ventre elle-même comme un événement inattendu et
imparable, pourtant continu et observable dans ses détails. Il n’est pas vrai
non plus que le fonctionnement de la volonté et de la compréhension soit
suspendu, en réaction à l’énergie de la pesanteur regagnant ses droits, pour la
durée de la chute sur le ventre. Disons que le fonctionnement du dispositif
d’action est limité, mais sans que l’observation en souffre. Je savais
clairement et précisément qu’à l’une des marches (peut-être à cause de la
confiance exagérée en moi, je ne nie pas cette possibilité) j’ai raté le bord
de la marche suivante avec le bout de ma chaussure, ou plutôt j’ai glissé
dessus, et cet écart non calculé des lignes de force a renversé toute la
construction bien imaginée de mon équilibre. J’ai tout de suite su qu’une
erreur s’était glissée dans le calcul et que l’harmonie de l’équilibre était
rompue, mais j’ai encore cru possible de corriger la faute et de rétablir cette
harmonie et l’ordre du monde. Mon projet consistait, en sacrifiant
partiellement le point de vue esthétique (en effet, plusieurs personnes
descendaient l’escalier), à regagner mon équilibre au moyen de gestes de
compensation, c’est-à-dire en balançant rapidement mes bras et mes hanches, à
faire quelques concessions dans le respect de la ligne droite de l’avancement,
en sautant sur le côté, pour me donner un élan propre à me redresser. Le
spectacle que j’offrirais ne serais pas très digne, mais au moins je
n’entacherais pas l’auréole de mon habileté de gymnaste. Pourtant, dès le
moment du saut sur le côté j’ai senti que j’avais perdu la partie : l’élan
était insuffisamment puissant pour me remettre sur mes pieds. Le critère de
l’autorité (plus important que la vie pour certains), je devais y renoncer.
Tout au plus pouvait-il s’agir de sauver ma vie tout simplement. Ainsi donc,
désarmé et sans perspective, avec le geste d’un soldat encerclé qui se rend,
j’ai présenté devant moi les paumes de mes mains. L’instant suivant s’est
produit ce que rien ne pouvait excuser ni embellir, qui était évident, de
règle, la chute sur le ventre, impossible à nommer autrement, à dissimuler, qui
toujours s’appellera une chute sur le ventre.
Je me suis relevé ensuite, j’ai épousseté mes
genoux, et surtout je n’ai pas regardé en arrière car je savais que les deux
soldats et la dame pressés, chargés de paquets étaient là dans mon dos et
rigolaient.
Je suis reparti comme celui à côté de qui,
tout près, quelqu’un serait tombé sur le ventre, mais il ne s’en serait pas
aperçu, il ne se serait même pas retourné, il aurait continué sa route, exemple
vivant à l’intention des âmes infantiles et niaises : comment il convient
d’agir lorsque notre prochain tombe sur le ventre près
de nous – un gentleman ne s’en aperçoit pas, ou plutôt fait semblant de ne pas
s’en apercevoir, la dernière chose à faire étant de regarder et de rigoler.
Az Est, 6 novembre 1936.