Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
le pÊcheur et son spectateur
Je vais écrire
ici ce papier, cette esquisse humoristique, légère et charmante, truffée de
trouvailles spirituelles, comme mon cher lecteur en a pris l’habitude sous ma
plume – tout de suite, bien sûr, je vais l’écrire, j’attends seulement que ce
jeune homme quitte la fenêtre du café, où je suis assis près de la vitre, or
dans la rue il y a ce jeune homme, qui a pris racine là, entêté, il regarde
obstinément vers l’intérieur, il me regarde en train d’écrire, il s’enfonce les
mains dans les poches et s’adosse confortablement à la vitre, comme pour s’y
installer durablement, ayant vu le nombre de feuilles blanches que j’ai
sorties, ayant compris que je compte en noircir plusieurs. Il m’énerve un peu,
je ne dis pas le contraire, j’aimerais le voir partir avant de me mettre à
griffonner les facéties que je compte écrire, il existe en effet des personnes
qui n’aiment pas qu’on regarde dans leur bouche pendant qu’elles mangent, moi
je supporte assez mal qu’on regarde sur mes papiers pendant que j’écris, qu’on
guette dans ma cervelle pendant que je crée – on m’a déjà regardé une fois en
vrai dans la cervelle, je ne l’ai pas apprécié non plus, et je ne l’aime pas
plus comme ça, de façon indirecte. Cher jeune homme, s’il vous plaît, veuillez
poursuivre votre promenade pour que je puisse me mettre à travailler – n’abusez
pas de ce que le matin on interdit dans ce café de baisser les stores, et je ne
peux pas changer de table non plus, parce que c’est seulement ici que j’ai
suffisamment de lumière.
Il me semble évident que vous ne vous êtes
pas planté là par respect ou en hommage, ma personne ne vous intéresse guère,
vous ne m’avez même pas regardé, et la feuille sur laquelle ma plume trace des
sillons, si vous la regardez, vous le faites avec une indifférence et un
laisser-aller manifestes, pour ne pas dire dégoût, ce qui ne vous empêche pas
de rester là, je ne comprends pas ce que vous voulez, pourquoi vous ne vous
éloignez pas, pourquoi vous m’empêchez de travailler, vous voyez bien que comme
ça, je n’y arrive pas.
Ce qui est inconcevable en effet, c’est que
même si c’est avec dégoût, il regarde ce que j’écris. Par conséquent il aurait
dû remarquer que je ne travaille pas sérieusement, je parle de lui, j’écris en
réalité à lui, c’est lui que je m’efforce de convaincre de bien vouloir
s’éloigner – zut alors, vous ne comprenez pas ce que je dis ? Ici rien ne
pousse pour vous, jeune homme, ici vous n’apprendrez pas ce qui manifestement
vous intrigue : comment diable font ces messieurs les damnés journalistes,
où donc vont-ils chercher toutes leurs élucubrations ?
Bien sûr je m’interdis de lever la tête de ma
feuille, néanmoins je le vois bien dans le reflet de la vitre, il n’a pas la
moindre intention de bouger de là, j’ai beau l’apostropher ainsi directement –
il pourrait au moins esquisser un sourire, se sentir flatté que je m’occupe de
lui, de lui en personne ; je m’adresse à lui, je lui écris une lettre, en
le suppliant de bien vouloir mettre les voiles – même cette tournure
intéressante et subtile de marin n’a l’air de lui faire aucun effet. Ne l’a-t-il
pas remarqué ? Ou ne la trouve-t-il pas suffisamment spirituelle ? Il
regarde avec indifférence comme s’il s’ennuyait, comme s’il prenait bien acte
qu’il s’agit de lui, mais ça ne lui ferait ni chaud ni froid.
Holà, hé, toi là-bas, Marguerite – tu
n’entends pas ? Tu ne comprends pas ? Débarrasse le plancher, ne me
cache pas mon soleil – tu n’as vraiment rien à faire ? Le pays tout entier
travaille tous muscles tendus, y compris les chômeurs – il n’y a que toi pour
me voler mon oxygène ici, jeune homme – allez-vous-en, ouste, partez !
À ce moment il fait un geste dédaigneux,
crache, sans me jeter un regard, et s’éloigne tranquillement.
Je suis vexé.
Je n’écrirai pas mon papier.
Comment – ce que j’ai écrit vous aurait-il
déplu ?
Ou peut-être est-ce lui l’homme qui aux
heures du soir dit tout à coup dans le dos du pécheur qui rêve :
« Écoutez, mon ami, je suis contraint de prendre la parole et de vous dire
la vérité – jamais de ma vie je n’ai vu un vaurien aussi paresseux, fainéant,
oisif que vous : je vous observe depuis ce matin, vous n’attrapez pas le
moindre poisson, vous êtes assis là, bouche bée et vous regardez
l’eau ! »
Peut-être que moi j’ai tout de même attrapé
une petite friture.
Az Est, 3 avril 1937