Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Une belle fille…
Un peu de
tourisme personnel
Nini, comme je l’ai déjà évoqué ailleurs,
n’est vraiment qu’une petite fille, une enfant de vingt ans dont j’ignorais
presque tout jusqu’à l’année dernière. Un gai Viking avait enlevé ma sœur Gizi,
la mère de Nini, il y a environ vingt-cinq ans, il l’a emmenée en Norvège, et
depuis lors elle vit toujours à Oslo, nous n’avons que peu correspondu, mais
l’an dernier elle et Nini m’ont rendu visite à Stockholm. Nous nous sommes liés
d’amitié et Nini a d’emblée déclaré qu’elle voulait découvrir Budapest.
Son télégramme est arrivé lundi, signalant
qu’elle arrivait le lendemain soir. Nous sommes allés l’attendre avec mes
adolescents et quelques autres jeunes gens. Elle a sauté du train, le visage
rayonnant, et ne sachant pas sur le moment lesquels étaient ses parents, grand
cousin, petit cousin, tante, elle a distribué des bisous à tous, selon la bonne
coutume norvégienne.
Des choses inquiétantes ont fait surface
pendant le trajet à la maison, pourquoi le nier. Nini ne parle pas un mot de
hongrois, Gizi n’avait pas prévu qu’une de ses filles rendrait visite à sa
terre natale. Cini lui a aussitôt déclaré que si elle ne faisait que gazouiller
quelques mots d’allemand et d’anglais, au-delà de sa langue maternelle elle
devrait aboyer comme doit le faire selon la parabole n’importe qui ne parlant
pas le hongrois. Elle a aussi des lacunes dans sa culture, causant rires et
ricanements dans la bande des garçons lorsqu’il s’avéra que Nini, qui
connaissait avec précision les jours anniversaires de Gustave Adolf et du roi
Hakon et qui était passablement au fait de la langue et de la littérature
anglaise, confondait Petőfi avec Lajos Kossuth et croyait que János
Hunyadi possédait des usines à Cserebogár, ancienne
capitale de la Hongrie.
La théorie de l’instinct de l’appartenance
culturelle a fait un sacré four ici, me suis-je dit, et j’ai aussitôt renoncé à
étudier sur Nini l’influence de l’environnement selon Taine, à la mode pendant
des années. Comme c’est dans ma nature, je me suis immédiatement imaginé dans
l’âme de Nini, quelle ville bizarre et étrangère devait être pour elle ma ville
natale, et je me suis mis à essayer de voir à travers ses yeux ce qui est
typiquement hongrois et méridional chez nous. En vérifiant mes calculs par des
questions croisées il est apparu exact que Nini nous prenait pour un peuple
lilliputien, pour elle ici tout le monde devait être petit et noir comme les
Turcs et les Mongols. Elle avait entendu haranguer quelque chose sur notre
parenté finno-ougrienne, mais elle n’avait jamais vu un Finnois vivant, ou
alors elle les aurait classés parmi les méridionaux échoués dans le Nord.
Le lendemain matin il apparut qu’elle avait
néanmoins quelques pâles réminiscences, essentiellement sentimentales, quelques
accords de la langue universelle de la musique. Sa mère avait naturellement
souvent fredonné des chants hongrois, qui par conséquent faisaient partie de
son enfance. Elle a longtemps cherché dans sa mémoire un de ces très anciens
souvenirs dans la pénombre des débuts, qui sait, c’était peut-être sa berceuse.
Ce devait en tout cas être un joli chant populaire hongrois, elle ne se souvenait
bien sûr pas des paroles, mais la mélodie, étrange lui paraissait toujours
quelque chose de familier.
Le chant lui revint enfin et elle se mit à le
fredonner, sans les paroles. Je n’ai pas tardé à reconnaître la
"berceuse". Ses paroles hongroises (un souvenir d’enfance pour moi
aussi) commençaient ainsi :
« J’allais dîner au Vámpetics,
Y écouter des airs
militaires… »
Cette romance budapestoise du début du siècle
évoque par la suite un trom, trom,
trom, trompette qui était un si bel homme, un rêve,
ses moustaches comme le charbon, et qui soufflait à merveille dans son énorme
instrument, grand comme une bombarde. Nini interprétait la mélodie avec émotion
et recueillement, des mirages et des champs de blé ondoyaient devant les yeux
de son âme, elle avait dû en voir sur des images et des écrans, et elle devait
être persuadée qu’il ne pouvait s’agir que de cela.
Et puis une autre mélodie lui est revenue à
l’esprit le soir, ils l’écoutent souvent là-haut chez eux à la radio, et même
un nom à la fin : celui de Imre Magyari[1] qui la joue d’habitude au violon. Ses yeux se
sont mis à briller quand elle a appris qu’elle pourrait écouter jouer Imre Magyari en personne. Le soir nous nous sommes tous rendus
sur le quai du Danube au restaurant où joue Imre Magyari.
On nous a attribué une belle et grande table, et en passant devant l’orchestre
j’ai soufflé à l’oreille du sympathique Magyari que
j’avais une invitée étrangère de là-haut, du Nord. Une demi-heure plus tard il
se tenait au bout de notre table et pendant que Nini bavardait avec son voisin,
il s’est mis à jouer :
« Il n’y a qu’une seule belle
fille en ce monde… »
Je n’avais prévu cela.
Nini cessa toute conversation, elle se redressa.
Elle écouta poliment au début, en visiteur impérial qui apprécie avec un tact
diplomatique cette sorte de cérémonie nationale exotique en tant que curiosité.
Pas un nerf ne frémit sur son profil nordique régulier ! Magyari acheva le chant et se détourna discrètement. Je
suivis le dernier regard de Nini et son attitude m’a impressionné. Elle se
tenait assise, droite, immobile. De grosses larmes coulaient sur son visage.
Lorsque je l’ai appelée par son nom, elle s’est écroulée en sanglots, telle un
vilain garnement pris sur le fait, ou comme ce visiteur dans le poème immortel
de Mihály Szabolcska[2], que les Français d’un café parisien épient
avec étonnement, sans pouvoir comprendre ce qu’il y a à pleurer si le haras
paît à midi quelque part derrière l’auberge.
Nous avons bientôt réglé l’addition, j’ai
poussé Nini dans un taxi et nous sommes montés au Mont Gellért. Qu’est-ce qui
t’a donc prise tout à l’heure, Nini, lui ai-je demandé pendant le trajet. Nini
était incapable de me répondre, elle n’avait aucune explication. Elle avait
souvent entendu cette chanson à la radio, au demeurant elle en connaissait les
paroles en norvégien, elle l’aimait ni plus ni moins que n’importe quelle
chanson norvégienne, mais elle ne se souvenait pas d’avoir jamais été émue par
l’une d’elle. Eh bien alors ? Elle ne savait pas, c’était très différent,
le violoniste l’avait joué pour elle… non loin du Danube, l’air était si bon…
elle ne savait pas que cela existait… Cela devait lui revenir de loin, non d’il
y a vingt ans quand elle est venue au monde, mais d’il y a vingt-six ans quand…
C’était un soir de pleine lune, nous sommes
descendus de la voiture près du panorama. J’ai souvent vu ici l’ébahissement
des étrangers, l’admiration des Italiens, le murmure des Allemands, le cri
poussé par les Anglais (« a dream
land ! ») et les autres. J’avais compté sur quelque chose de
semblable après la soirée avec Magyari. Mais Nini n’a
rien dit, elle est restée pensive, distraite. Je l’ai même un peu mal
pris :
- Tu n’as rien à dire ? Les
touristes étrangers, quand ils découvrent cette vue, ils sont béats
d’admiration.
Elle me regarda, interdite.
- Les étrangers, tu dis ?
- Oui, les touristes.
Elle se tut, haussa les épaules. Puis tout
d’un coup elle murmura comme à elle-même.
- Je ne comprends pas "mutti".
- Qu’est-ce que tu ne comprends
pas ?
- Je ne comprends pas. Elle a abandonné
tout ça d’une minute à l’autre et elle supporte depuis un quart de siècle de ne
jamais le revoir. Moi je ne suis à Budapest que depuis hier et si je pense
maintenant à Oslo, la ville ici me fait la même impression qu’elle a dû lui
faire quand elle l’a vue la première fois.
*
Au demeurant j’ai renoncé à tout effort
inutile d’éveiller en Nini le souvenir des traditions d’avant sa naissance avec
des poèmes patriotiques ou des études sociographiques.
D’ailleurs ce matin elle m’a demandé si Imre Magyari avait une famille. Je pense que oui. Que Dieu les
garde, lui et les siens.
Pesti
Napló, 6 juin 1937.