Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
la lune
Un désir, un
rêve, Wünschtraum, évidemment. C’est en rapport avec
les vacances et avec ma jalousie latente à l’égard de tous les possesseurs
d’une minable petite villa, quelque part au Balaton, ou une vigne dans les
collines de Pilis, ou n’importe quelle propriété
minuscule.
Je suppose que je m’encourageais avant de
m’endormir, ironiquement : tes propriétés à toi sont dans la Lune.
Et la minute suivante je m’y trouvais déjà,
dans mon château modeste mais confortable, au pied d’un cratère.
Je me promenais dans le parc de mon château,
dans l’allée centrale derrière la grille sur laquelle il est affiché, pour
éviter tout malentendu :
« F.K.
propriétaire de mille arpents de lune. »
Le soleil déclinait et dans le ciel
crépusculaire la pleine terre brillait dans toute sa splendeur.
Cela me rappelait mon ancienne chérie à qui
j’aimais donner rendez-vous ici, pour des promenades enchanteresses "dans
la paix sereine de la douce lumière de la terre".
J’en ai le temps et le moyen. Mon petit
patrimoine, gardé par l’Institut de Crédit Lunaire, me rapporte
confortablement, il ne peut pas m’arriver le pépin qui a frappé une vieille
connaissance, un banquier de là-bas, qui n’avait pas pensé à son avenir, qui
dans son avarice voulait tout dans ce monde-ci, et qui maintenant, comme je le
lis dans les journaux de ce matin, est traité plus bas que lune, le pauvre a
été obligé de s’engager comme cantonnier sélène chez un de mes confrères
propriétaire lunien.
Mon Dieu, je n’ai pas à me plaindre, j’ai
enfin accédé à un peu de calme. La rêverie, apparition terrienne se jouant des
sélénites, s’est réalisée. Je pourrai m’offrir des vacances cette année encore,
je dois choisir où aller. J’ai songé à me rendre quelque part au bord de la mer
Médilunarée, ou à quelque autre villégiature sur la
Lune. Ou en Amérique que je n’ai jamais vue depuis que le Christophe Colomb
d’ici a navigué par là-bas, et un matelot s’est écrié du haut de la
vigie : « Lune ! »
Mais avant de partir en vacances, ou me
décider à un périple circumlunaire, je vais devoir régler quelques affaires.
Demain matin je téléphonerai à la rédaction, je leur promettrai quelques
reportages habiles, pour qu’ils préviennent mon cher rédacteur Mihály Delune de me réserver
quelques colonnes. Ah, j’y pense, je ne dois pas oublier de féliciter ma chère
consœur Jolán Luna pour son succès mondial. À ce
qu’on dit son roman primé est lu partout sur la Lune, alors que mon Jean sans
Lune a fait un fiasco. Je l’avais bien proposé à Matyi
Lune, mais il n’a pas envie de le monter. Peut-être pourrai-je le placer sur
une autre lune.
Mais qui vient par-là ? N’est-ce pas ma
bien-aimée…
Un sourire extralunaire
éclaire son visage. À la voir approcher, ses pieds touchent à peine la lune,
tellement elle est légère et aérienne, comme si elle était tissée de rayons de
terre…
- Alors tu es venue ? –
balbutié-je.
- Je suis venue – balbutie-t-elle aussi,
au-delà de tout amour lunestre. – Je suis venue
chercher la recette.
- Quelle recette ?
- La recette lunaire. Je suis une cure
d’amaigrissement, et je veux savoir le secret de la Lune, qui lui permet de
maigrir si brusquement.
Je m’écroule par lune, anéanti.
Je ne veux plus vivre. Je serai mieux sous
lune, dispersez sur mon corps quelques poignées de lune et oubliez-moi.
Que la lune me soit légère.
Magyarország, 9 juin 1937