Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Ultima ratio
ou
la guerre du futur
Depuis juillet 1914, c’est-à-dire le début du
siècle, la politique, la science, l’art, la philosophie n’ont pas d’autre
problème plus actuel et plus spécifique. C’est à cela que nous comparons le
droit à la vie des espèces et des individus, c’est pour cela que nous observons
le passé et c’est à son aune que nous mesurons l’avenir. C’est à cela que nous
alertons la conscience qui s’éveille, c’est cela qui règle nos contacts dans la
vie sociale, c’est l’échelle dans la hiérarchie des valeurs, c’est de cela que
dépend notre reconnaissance du plus de savoir, de force, d’ingéniosité,
d’intelligence, de bonne volonté, en tant que pouvoir sur le moins. Dans
l’équation, ou la formule, ou la fonction, qui détermineraient une fois pour
toutes la place de la vie humaine dans l’existant, c’est cela cette quantité
mystérieuse, cette lettre inconnue qui chamboule toute la formule ; nous
serait-il impossible d’exprimer par cela l’inévitable qui nous tourmente ?
Ultima ratio, ou, comme le disaient les
Anciens jadis : ultima ratio regis.
Une thèse devenue conviction, un enseignement plus fort que les dogmes
religieux : depuis les différends de principe les plus abstraits et les
plus théoriques jusqu’aux débats de propriété les plus rudes, la seule
possibilité qui offre une solution définitive aux conflits réside en ce qu’un
homme ou un groupe d’hommes peut tuer l’autre. Cette ironie diabolique et
profonde avec laquelle nous qualifions cette solution extrême "d’argument
final" exprime en même temps avec une supériorité manifeste la funeste
opinion des puissants sur ce qu’ils appellent le faux pouvoir que dans son
fanatisme naïf, le siècle dernier a baptisé de raison humaine, de
compréhension, de "conscience", de "force morale",
d’impératif catégorique, accrochés à notre état d’homme face à notre état
d’animal, et le siècle n’était pas loin de nous faire croire que ce sont des
réalités tout aussi tangibles que les armes auxquelles se réfère l’ultima ratio – tout aussi réelles que le sabre que
Brennus a lancé sur le plateau de la balance pour renverser l’équilibre.
Rien n’y a fait, au début de ce siècle il
s’est avéré qu’en tant d’années on n’a pas réussi à condenser des choses
vaporeuses suffisamment pour qu’elles redressent l’équilibre de la balance.
Nous avons déjà liquéfié l’air, mais pas encore la pensée. Et tant que ne
naîtra pas Titus Telma[1],
l’Individu non-tuable qui par ses autres qualités incarne en une seule personne
une plus grande force, une plus grande puissance, la sanction exécutoire, un
plus grand "ultima ratio" que toutes les espèces et toutes les masses
dans la représentation de la Vie Humaine – d’ici-là, justement selon son
enseignement, il ne reste pas d’autre possibilité pour rééquilibrer les
différends d’intérêt ; pas plus entre les gens que dans le monde végétal
et animal, possibilité que la nature avait inventé bien avant l’existence de
l’homme, pour que la vie plus forte détruise la vie moins forte. (C’est
pourquoi lui, poète lyrique, préfère qualifier d’homme de "tuable"
plutôt que de "mortel", attribuant plus d’importance à notre qualité
négative de pouvoir nous tuer les uns les autres qu’à notre qualité positive de
mourir naturellement.)
Toutefois les militaristes oublient de
compter avec un phénomène manifeste, eux qui, reconnaissant ce qui précède,
veulent, consciemment ou inconsciemment, par philosophie pratique ou, surtout,
par pédagogie, extirper le pacifisme nuisible et délétère.
Un certain changement (un progrès, si l’on
préfère) est tout de même survenu dans la nature avec l’apparition de ce
quelque chose étrange, que l’on ne peut comparer à rien, fondamentalement différent de tout autre être vivant, que nous
avons nommé non pas espèce humaine,
mais individu humain.
Les individus végétaux et les espèces
humaines (il n’y a pas de vraie différence entre les deux) depuis le début du
monde pratiquent toujours et partout
où ils le peuvent l’ultima ratio, n’ayant pas d’autre
moyen à leur disposition pour défendre leurs intérêts vitaux.
Dans l’individu humain la nature a découvert
une nouveauté. L’individu humain a inventé quelque chose qui n’existait pas, en
exploitant le grand avantage que lui offre la conscience de l’autre homme, l’imagination, cette merveilleuse nouveauté de la nature.
Il a inventé la menace de mort, en tant que force équivalente au meurtre.
Par rapport à l’homme préhistorique qui
assomme son adversaire avec un gourdin, le voleur de grand chemin moderne, un
revolver à la main et la formule magique « haut les mains » aux
lèvres, représente un progrès énorme : la culture et la civilisation.
Car qu’est d’autre la civilisation qui a
transformé le troupeau en une société, qu’un tissu de compromis, entre individu et individu ?
Le bandit obtient la même chose que le
cambrioleur meurtrier sans assassiner réellement – mais le compromis qu’il
offre avec la formule « la bourse ou la vie » est infiniment plus
intelligent, plus économe et mieux capable de progresser que "l’ultima
ratio" que prêchent les militaristes.
Par rapport à notre conception, son
intelligence atteint la même hauteur que celle du joueur d’échecs ou de bridge
qui empoche le montant convenu sans l’utilisation du pouvoir armé en échange de
la partie gagnée qui a démontré la supériorité de sa force.
Ici une lueur d’espoir filtre pour
l’optimiste.
Titus Telma se fait peut-être attendre trop
longtemps (cela peut durer plusieurs milliers d’années). Mais l’évolution du
contrôle scientifique (statistiques, précision des mesures) pourra permettre
dans quelques siècles la guerre théorique,
sur une base scientifiquement plus exacte que la guerre réelle. Une guerre par contumace, sans la présence physique
des parties.
L’invention moderne que les experts nomment guerre économique n’est autre qu’un
signe précurseur de quelque chose de ce genre. C’est peut-être de ce signe que
germera et se généralisera cette convention plus élevée selon laquelle un
meurtre n’est pas forcément la sanction indispensable du droit du plus fort.
Nous nous rendons compte enfin que cette
sanction est une survivance d’anciens temps primitifs, quand l’homme mangeait aussi ce qu’il avait tué.
Depuis que (apparemment définitivement) en possession d’autres nourritures, la
coutume tout au moins logique de la tuerie d’hommes a cessé, cette coutume a
perdu sa raison d’être, non seulement dans l’ordre de l’alimentation mais aussi
dans la lutte pour la vie elle est devenue inutile, surtout depuis que le
risque de la surpopulation ne
soutient pas non plus cette méthode (Malthus !).
Dès lors nous pouvons
nous dresser une image de la guerre du futur. Elle ne se déroulera plus sur
des champs de bataille mais dans des salles telles que le casino de Monte
Carle, où les parties se réuniront, expressément en vue de s’approprier la
fortune l’une de l’autre. La partie plus forte annonce sa prétention sur une
des propriétés de la partie plus faible et c’est ensuite qu’on découvre ses
cartes. Voilà la quantité et la qualité des armes que je détiens, les machines,
les bombes, les gaz nouveaux que je possède depuis l’an dernier – et toi ?
Ensuite commence une comparaison point par point, et à la fin les experts
adjugent la propriété en question à celui dont il s’avère qu’il pourrait
exterminer l’autre si ce dernier s’entêtait.
Je sais bien que cela se passe à peu près de cette façon aujourd’hui
déjà ; c’est ce jeu qui permet de préserver un temps, tant bien que mal,
la paix dans le monde. Mais c’est bien de cela qu’il s’agit : il serait
impossible de pérenniser la paix
armée, si nous sommes incapables de faire la paix sans armes.
À l’aide d’une règle du jeu intelligente,
scientifique, une loi du jeu qui serait une transition entre les échecs et la
belote et dans lequel il ne serait pas nécessaire d’exécuter l’ultima ratio, il suffirait de crier « gagné », pour que mon adversaire
puisse constater ma victoire à la vue de mes cartes étalées.
Il serait vraiment opportun d’inventer ce jeu
pour qu’ensuite, si d’aventure des hommes se mettaient quand même à se
poursuivre, ils ne pourraient plus comme excuse se référer à la loi de la
nature, mais ils seraient contraints de reconnaître que chez l’homme tuer d’autres hommes n’est pas loi naturelle et force
archaïque, mais perversité et dépravation.
Pesti
Napló, 11 juillet 1937.