Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
un apÔtre indou au cafÉ
Sa carte de
visite, je l’ai perdue, son nom trop long, je n’ai pas pu le retenir, celui de
ce gentleman indou enturbanné, aux yeux ardents, à la barbe noire, qu’un ami
commun a accompagné à ma table au café, sans douter un instant qu’il me rendait
service, car qui d’autre que moi serait intéressé par cet exotisme ? Il
m’a assuré, tel un dompteur, que je comprendrai aisément Monsieur
Ahma-ben-din-tid-Mahatmarata-Abracadabra, qui a un bon anglais et qui balbutie
déjà quelques mots de hongrois aussi, depuis le temps qu’il réside dans notre
capitale où il collecte des abonnés, ou des adeptes, ou des adhérents, ou je ne
sais pas comment disent les fidèles Musulmans, pour le compte d’un mouvement
nommé Ahmadiyyia[1].
L’Indou aux yeux ardents, avec son nom
"qui-ne-veut-pas-cesser", s’est assis en face de moi et il a aussitôt
branché sur moi son regard pénétrant, irrésistiblement, avec un don de soi sans
réserve, imbu de compassion et de compréhension ; ces deux derniers
sentiments m’ont quelque peu troublé, parce que comment pouvait-il être au
courant, dès trois heures de l’après-midi, de l’aventure fâcheuse, je dirais
saloperie infiniment désagréable, qui m’était tombée dessus à midi et à cause
de laquelle j’avais effectivement besoin de compassion et de compréhension,
alors que je ne l’avais racontée à personne. Si bien que je n’ai pas cherché à
savoir ces détails, je lui ai poliment demandé comment il se sentait chez nous
et de quoi il remplissait ses journées. Longtemps il n’a rien répondu, il me
regardait seulement dans les yeux chaudement, tristement, mais avec
encouragement, comme s’il voulait me persuader de me reprendre en main,
d’alléger ma conscience et d’être en pleine confiance avec lui, car s’il était
ici, c’était pour me rassurer moi, moi seul dans l’univers. Cela m’a tout de
suite rempli d’inquiétude, mes orteils se sont mis à vibrer dans mes
chaussures, ce qui chez moi est le signe de la plus grave nervosité, mais
Maître Hasa-van-sah-pasta ne s’en est pas aperçu, ou il a fait semblant de ne
pas le remarquer et il me l’a pardonné à la façon indulgente d’un père et, doucement
mais plein du feu de la conviction, il s’est mis à m’expliquer ce qui le
motivait pour parcourir le monde.
J’ai donc appris qu’entre 1835 et 1908 vivait
en Inde un prophète nommé Ahmad, qui a fondé la religion Ahmadiyyia, appelée à
réformer la foi musulmane, à remplir la vieille gourde de vin nouveau, que
l’ahmadisme a désormais énormément d’adeptes sur les cinq continents, qui sont
tous guidés spirituellement depuis Kadian, le centre du mouvement, où siège
l’actuel lieutenant du prophète, le deuxième calife, Amirül-Moniveen-Myrza
Bashir-ud-Din-Mahmad Ahmad, qui veille sur eux, car…
Sur ce point, après que j’ai poliment attendu
qu’il achève d’égrener le nom du calife, à l’instar du sultan Shahryar qui a
attendu mille et une nuits que Shéhérazade raconte tout son saoul – sur ce
point je suis tout de même intervenu et j’ai mis humblement en doute que je
sois concerné par tout cela (all these things), en effet par mon éducation
extérieure et intérieure, je me considère comme un bon chrétien qui respecte
par ailleurs toutes les autres religions, et d’un autre côté, concernant
l’attitude de la société je considère comme largement suffisantes les
instructions que la civilisation chrétienne européenne s’est données comme but,
et compte tenu de mon âge j’ai le sentiment que cette conception me suffira
bien jusqu’à ma mort – mes besoins en matière religieuse sont pour ainsi dire
pleinement satisfaits pour une durée illimitée, donc dans le cas où… en effet…
compte tenu de la brièveté de son temps précieux… Bref, je ne souhaitais pas
qu’il se fatigue pour rien.
Mais mon Shéhérazade barbu, comme s’il
n’avait attendu que ce signe, acquiesça de ses yeux ardents, a sorti ses atouts
et m’a communiqué ce qui suit : je dois me mettre dans la tête qu’il
s’agit justement de cela, car Ahmad n’est pas seulement la réincarnation et la
résurrection unifiée de Mohamed, de Mani, de Zoroastre et d’autres fondateurs
de religions, mais aussi celle de Jésus-Christ qui en sa personne a bien voulu
revenir sur terre comme il l’avait annoncé dans les Écritures et en avait
précisément indiqué la date. En effet, comme des saintes allusions et des
signes secrets, ainsi que les recherches modernes des sciences l’ont révélé, de
même que le synode de Bagdad et la conférence économique de Washington l’ont
annoncé, il convient de comprendre la résurrection de Jésus-Christ au sens
effectif et réel, car jadis il n’est pas mort sur la croix, il s’est seulement
évanoui puis est revenu à lui et il est parti en Inde où il a ensuite continué
d’enseigner le peuple, ayant annoncé que tant et tant d’années après sa seconde
mort effective, physique, il reviendrait et unifierait toutes les religions, naturellement
sous la bannière de l’Islam, seul religion du salut.
Cette petite explication théologique a duré
au moins une heure, et mon attention insuffisamment entraînée à ces exercices
mentaux du recueillement était passablement épuisée, elle n’arrivait pas à
juguler le gigotement frivole, impudique, profane de mon imagination. Elle ne
cessait pas de dessiner, par exemple, le visage d’un certain agent également
barbu devant celui de mon ami indou, de l’agent qui quelques semaines plus tôt
était assis à la même place, voulait absolument me fourguer un poêle à coke, et
j’avais beau lui expliquer désespérément, avec les mains et les pieds :
merci beaucoup, mais grâce à Dieu nous avons désormais le chauffage central à
la maison qui garde tout l’immeuble au chaud – mon ami agent n’en démordait
pas, il m’assurait que son poêle à coke était aussi bon que le chauffage central,
ou que le chauffage central ne rendait nullement inutile le poêle à coke, parce
que les deux sont en réalité une et même chose, ou plutôt le poêle à coke
contenait en réalité le chauffage central mais le chauffage central ne
contenait pas son poêle à coke comme nous, profanes incultes, avons tendance à
l’imaginer.
J’étais au point de céder et prêt à
abandonner la lutte, quand une dame de mes amies s’est approchée de la table,
m’a salué et a tendu gentiment la main à ma nouvelle connaissance. Mais l’Indou
a baissé les yeux et s’est croisé les mains dans le dos, puis d’une vois
troublée s’est mis à s’excuser : il regrette beaucoup mais sa religion lui
interdit de serrer la main des dames. D’ailleurs il n’a pas tardé à se lever et
après un regard compassionnel mais encourageant, adressé naturellement à moi
seul, il est parti.
Bien lui en a pris, car l’apparition d’une
Européenne m’a suffi pour regagner mes esprits et m’éveiller du mirage de son
discours. C’est donc par ce moyen seulement que je crie du fond du cœur
quelques mots bien ajustés à mon excellent ami indou.
Cher Maître Handa-ham-banda, tout d’abord.
Celui qui veut unifier toutes les religions en une civilisation universelle, y
compris celle du Christ qui pardonna Madeleine, ne doit pas commencer par
traiter la dame charmante et méritante qui plus est une chère connaissance à
moi d’animal malpropre.
Deuxièmement, en ce qui concerne Notre
Seigneur le Christ, je ne crois pas impossible qu’il revienne encore une fois
nous voir (Dieu le permette), mais je vous jure que je soupçonne que personne
ne saura que c’est lui. Peut-être pas
même lui. Tant qu’il vivra ici sur la Terre, il sera charpentier, ou autre
chose, inventeur ou savant ou prêtre. Peut-être est-il déjà parmi nous, mais à
dire vrai de n’importe qui je peux supposer que c’est lui, sauf de vous et
votre prophète, simplement parce que lui est incapable de vantardise.
Troisièmement et en général… Tiens, c’est
vrai, pourquoi me parlez-vous en sage indulgent, paternellement, comme on
s’adresse à des simplets ignorants ? Nous, Européens, nous avons autant de
science, de politique, mais aussi de théologie que vous. Quant à ma modeste
personne par exemple, j’ai le devoir de dire qu’au cours du presque demi-siècle
de ma vie j’ai lu, appris et réfléchi sur ces questions plus que toutes les
balivernes que vous avez prêchées ici, y compris les lieux communs de votre "mouvement".
De quel droit me faites-vous ce prêche, vous qui, à votre aveu, n’avez que
vingt-cinq ans ?
C’est peut-être parce que vous avez une barbe
et moi pas ?
Vous savez quoi ? Rasez-vous et attendez
que la mienne pousse – ensuite nous en reparlerons.
Mais d’ici là, permettez-moi de citer les
mots du cher Soma Guthi[2] : Si vous voulez me parler, ôtez votre
barbe !
Mon petit Monsieur.
Pesti Napló, 21 novembre 1937.