Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
SÉries
Chacun sait que ça existe. « C’est la loi
des séries », se dit-on quand on est frappé de multiples malchances, ou
même de chances. Même moi, je ne commence à le soupçonner que depuis qu’un
savant allemand a écrit un livre sur "la théorie des séries", dans
lequel il prouve qu’il existe bel et bien une loi de fatalité dans la
répétition de circonstances apparemment aléatoires.
Mais aussi, je le constate jour après jour. À
l’instar d’autres personnes, qu’elles le reconnaissent ou le nient. Je ne parle
pas des cartes, elles ont leur propre ordre cabalistique, leur science
séculaire et leurs lois qui relient à des conditions particulières le nombre de
fois où la banque gagne et combien de fois le pointeur. Je me souviens des
différentes "lex", de ma période de joueur : la "lex
Báttaszéky", la "lex Sőtér"[1]
et les autres, autant de mesures magnifiques de défense et de protection des
savants des cartes : quand a-t-on le droit de lancer un cinq et quand ne
l’a-t-on pas ? Il y avait aussi des "lex" variées, comme
« après une chamaillerie c’est la banque qui gagne », c’est-à-dire
que quand un différend éclate entre les joueurs, le pointeur perd toujours le
tour suivant, ce qui paraît évident, puisque la moitié des pointeurs retirent
leur mise si l’atmosphère sent le roussi, c’est surtout étonnant parce que le
paquet est déjà mélangé, donc scientifiquement il est déjà déterminé. Le joueur
et le poète croient apparemment en des forces supérieures, capables de
retourner l’ordre du monde. J’ai eu moi aussi une "lex", quelques-uns
s’en souviennent encore, elle reflétait bien mon caractère prudent. Cette
"lex" consistait en ceci : avant la distribution, savoir avec
certitude si c’est la banque ou le pointeur qui gagnera, est impossible. Cette
"lex" s’est avérée toujours vraie, sans aucune exception. Une seule
personne a jusqu’à présent émis des doutes, on a appris ultérieurement que
c’était un tricheur.
Bien
sûr, les certitudes ne sont pas toujours aussi totales. Mais il doit y avoir
quelque chose de diabolique dans le système. Parfois des années passent sans
que je rencontre une certaine personne. Un matin on se cogne l’un à l’autre
dans l’autobus. Puis le hasard nous fait rencontrer trois autres fois dans la
même journée, jusqu’à nous fâcher. Ensuite de nouveau rien, pendant des années.
Est-ce que vous connaissez cela ? Bien
sûr que vous connaissez : j’aperçois quelqu’un de loin, je me dis :
« tiens, mais c’est Gimpel, qu’est-ce qu’il fait à Budapest
celui-là ? Je croyais qu’il vivait à Melbourne depuis dix ans ». Je
suis à deux doigts de le saluer, quand il s’avère que ce n’est pas Gimpel, il
lui ressemble seulement, j’ai failli les confondre, heureusement que je me suis
ressaisi à la dernière seconde. Mais la chose n’en reste pas là. Le même jour,
peut-être seulement cinq minutes plus tard, je rencontre effectivement Gimpel, il m’apprend qu’après dix années d’absence il
est arrivé de Melbourne ce matin. Ces derniers temps j’ai pris l’habitude que
chaque fois que je confonds quelqu’un avec un autre, je peux être sûr de
rencontrer le vrai peu après.
Mais la loi des séries se manifeste encore
plus souvent en relation avec les moyens de transport. Depuis longtemps je
définis ainsi le tramway : « véhicule qui circule généralement dans
le sens opposé ». Le matin, en attendant l’autobus 9, j’acquiesce
intelligemment quand je vois arriver le 15 : parfait, la série commence,
maintenant ils se suivront dans cet ordre – d’abord le 15, puis le 14, puis le
5, le 1, éventuellement un autre 14, et seulement tout à la fin celui que
j’attends.
Remarquez, il est possible d’agir sur la
fatalité, sur le destin. J’ai une méthode totalement sûre. Quand j’en ai
vraiment assez d’attendre, j’allume simplement une cigarette. Je peux être sûr
qu’à la minute même mon bus arrive, m’invitant de loin à jeter ma cigarette. On
peut inverser l’ordre par suggestion. Il suffit que je décide de ne pas aller
là où je voulais, mais dans la direction opposée. Le véhicule dont je n’ai donc
plus besoin se présente à l’instant.
Apparemment la foi dans la loi des séries s’est
bien ancrée en moi. L’autre jour j’ai rencontré dans un bar quelqu’un que je
n’avais pas vu depuis longtemps. Quand il m’a dit qu’il fréquentait rarement ce
genre d’endroit, je lui ai répondu, distraitement réjoui : c’est bien,
alors on se verra souvent, parce que moi aussi j’y viens rarement.
Az Est, 17 février 1937.