Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
LUBITSCH TOUCH
On dit cela en Amérique le toucher de Lubitsch, d’un film
auquel les experts (et désormais aussi le grand public) acquiescent au
troisième changement de plan : assurément, c’est du
Lubitsch, il y touche à peine et tout le film vit et rit et resplendit,
dans sa simplicité.[1]
Cette fois ce chant ne semble pas un toucher :
on dirait vraiment que toute la bobine ne défile mêe
pas sous son toucher, mais comme s’il la faisait carrément tourner
autour de son index. On peut même redire ces mots de Madách
à propos du chef-d’œuvre de ce grand
réalisateur : « La principale perfection de l’art
est de se dissimuler si bien qu'on ne le remarque même pas ».
Ces images vivantes ont la capacité de nous faire oublier l’art du
réalisateur, au nom de ceux qu’il a mis en scène.
Gary Cooper et le public mondial ignorent
peut-être que le personnage qu’il incarne dans chacun de ses
rôles est en train de devenir le héros symbole de
l’Amérique. C’est lui, l’idéal américain,
et ce n’est pas Tom Mix[2] et consorts – il l’est dans l’âme, comme
l’est Cyrano pour les Français, Onéguine
pour les Russes et Peer Gynt pour les Norvégiens. Naturellement dans ce
cas aussi, comme toujours et partout, ce qui fait de lui un héros
national c’est ce qui est universellement humain en lui. Le rôle
des héros nationaux n’est peut-être pas autre que de tenir
bon dans la plus grande et plus belle compétition pour
s’avérer plus humain – le Curiace de quelle
nation est le plus digne de représenter le caractère, la
pureté, le courage, l’honneur, de l’espèce humaine,
sa provenance divine rayonnant à travers tous ses bons et mauvais
penchants ? C’est pourquoi et en cela ils sont parents, c’est
pourquoi et en cela ils sont pourtant des individus. Rappelons-nous
Mr. Deeds[3] de Cooper, le petit exploitant agricole
devenu millionnaire, dont l’ambition principale est de souffler de sa
trompette dans la fanfare locale. Comme il est naïf et de bonne foi,
presque jusqu’à la niaiserie – n’importe qui peut se
moquer de lui ou l’embobiner. Mais s’il enferme quelqu’un
dans son cœur, qu’il s’agisse d’amitié ou
d’amour, il ne connaît pas de compromis. Qu’il
découvre le moindre brin de mensonge en l’autre, il
délaisse le plat le plus aguichant, le plus cher du monde, il renonce
à sa propre vie si c’est en lui-même qu’il
découvre de la félonie. Et il le fait sans orgueil, sans pathos,
sans fracas, mais aussi simplement et naturellement qu’on allume une
cigarette parce que cela nous fait plaisir, ou on éloigne d’une
chiquenaude une chenille qui ne nous amuse pas à ce moment-là de
la manche de sa veste.
Mr Brandon, héros de la comédie
française[4], n’a peut-être pas
été sculpté dans ce bois par son auteur – sans
hésitation et sans effort Cooper fait de lui un Américain, en
d’autres termes un homme, et alors tout devient compréhensible,
clair et évident.
Et, par-dessus le marché,
irrésistiblement amusant. En pleine vive rigolade (une ancienne mauvaise
habitude chez moi) j’ai aussi fabriqué une théorie :
qu’est-ce que c’est en fait qui fait rire dans l’humour de
qualité ? Rien d’autre, ni plus ni moins que la netteté de
l’éclairage, l’aveu ouvert et sincère de notre
nature humaine, fortement exposée. Une grimace, un petit haussement
d’épaules, le flash éphémère, involontaire,
du plaisir ou du déplaisir – et le spectateur européen
éclate en applaudissements frénétiques et un grand rire
libéré, le même qui, blasé, bâille devant la
sueur des efforts du clown ou de l’humoriste.
Un fort éclairage – voilà
pourquoi la vérité
puissamment évidente fait rire. C’est parce que le monde veut
la nier, comme nier le soleil dans le ciel.
Tu es un chouette gars, Cooper, et je
tapoterai aussi les épaules de Madame Colbert à la manière
des Américains : hello Misses, c’est du bon travail. Mais
moi, je ne suis qu’un Européen constipé. Par
conséquent je me contente d’exprimer mes sincères vœux
de réussite pour le film, et plutôt que par un « yours very truly »,
je termine par mes respects les plus sincères. J’été très satisfecte !
Színházi
Élet, n°19
[1] Il s’agit du film de
Lubitsch : La huitième femme
de Barbe-Bleue.
[2] Tom Mix(1880-1940). Acteur et producteur américain de cinéma, principalement des westerns.
[3] L’extravagant Mr Deeds ; film
deFrank Kapra (1936).
[4] La huitième femme de Barbe Bleue est adapté d’une pièce de Alfred Savoir (1883-1934). Le héros, Alfred Brandon, est un milliardaire.