Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
les troglodytes
Oui c’est vrai, je me suis
passablement saoulé dans un troquet de Buda, c’est ainsi qu’a pu faire
irruption en moi…
Qu’est-ce qui a pu faire irruption ?
Voyons.
La politesse n’est pas à tout prix un
paradoxe, mais dans n’importe quel sens que je tourne cela, ça ne donne pas
autre chose : apparemment c’est l’homme civilisé qui a fait irruption en
moi ; cet homme civilisé ne fait sortir sa tête de croque-mitaines de
dessous la couche géologique des trois dernières décennies comptant pour trois
millénaires (les morts galopent vite !) que comme un spectre tout au plus,
dans l’ivresse de l’alcool qui secoue les instincts ataviques.
Tout comme dans ma jeunesse, il y a trois
mille ans : l’homme préhistorique avait fait irruption sous l’épiderme
culturel lorsqu’un individu s’était bourré la gueule et se mettait à
hurler : morbleu, je balance tout ce qui bouge, où j’ai foutu mon
couteau ? Cogne ! C’est pas ton père !
C’est à peu près dans ces termes que je
faisais du scandale et que je tapais la table, moi-même, honnête contribuable,
fauve honorablement éduqué du vingtième siècle : Dieu fasse tomber le ciel
sur toute la bande, quelle saloperie que des hommes s’entretuent, je ne tolère
pas ça, laissez-vous vivre les uns les autres ! Mon entourage, bien
qu’également éméché, prit peur, tenta de m’amadouer, jeta des coups d’œil
soucieux sur les fenêtres, cela ne s’entendait-il pas jusqu’à la rue ? Un
policier pourrait entrer et embarquer toute la belle compagnie, lancer une
procédure contre nous pour incitation à l’émeute. Il est vrai que nous avions
un avocat parmi nous qui aurait pu démontrer que – comment disait-on
jadis ? – le souvenir indocile du passé ne s’était manifesté que sous
l’effet de l’alcool.
Bref : l’animal dans l’homme.
Le motif déclencheur, au-delà de quelques
bons décilitres d’eau-de-vie d’abricot, était un article de journal, traînant
sur la table, dont quelques phrases ont réussi à briser les barrières de mon
attention endormie : ces Messieurs responsables anglais et français se
sont réunis et se sont solennellement résolus à faire quelque chose ; on
ne peut tout de même pas assister sans mot dire à ce qu’en Espagne des cadavres
d’enfants, d’écoliers, de jeunes saute-ruisseau et de femmes enceintes traînent
sur la chaussée, dans des poses grotesques, que des têtes de locataires et de
sous-locataires roulent dehors sous les porches comme si l’esprit du temps
jouait aux quilles. Le lecteur discipliné, en état de sobriété, hausse
naturellement les épaules et demande, étonné, qu’est-ce que l’homme politique
français et anglais a à voir là-dedans, alors qu’il ne s’agit pas de citoyens
anglais ou français comme quand on torpille sur la Méditerranée ou dans le
détroit de Tsushima[1] – ou bien, penserait-il peut-être à cette
incommensurable vilenie, cette injustice, le pire des crimes que connaît notre
temps et que l’on nomme "intervention dans les affaires intérieures d’un
pays" ? Le responsable anglais est interloqué, au milieu de la phrase,
il faudra faire gaffe, il pourrait s’attirer des soupçons, et il modifie sa
phrase : « il ne souhaite s’immiscer dans les affaires intérieures
d’aucun autre pays, mais l’Histoire dira : ceux qui ont toléré sans
protester qu’en Europe des soldats envoient à la boucherie des montagnes de
citoyens et de femmes, étaient des troglodytes et non des Européens. »
C’est cette expression de troglodyte qui
s’est ancrée en moi, et maintenant, quand je l’évoque, dans ma sobriété, elle
m’inspire toujours. Mais bien sûr pas aussi mortellement et synthétiquement
qu’au bistrot ; la maudite tête sobre se met tout de suite à analyser et
pose des questions de vérification. Il est bien vrai que seul un troglodyte
peut tolérer des choses aussi affreuses – mais qu’il me soit permis de faire
une prudente remarque : cette qualification concerne-t-elle uniquement
ceux qui assistent aux atrocités du temps présent les mains dans les
poches ? Et qu’en sera-t-il demain ?
Oui, c’est vrai, qu’en sera-t-il
demain ? Au cas où Monsieur le ministre étranger des affaires extérieures
l’aurait oublié, on lui a soufflé à l’oreille de quérir des informations auprès
de son collègue ministre de la Guerre : pour fabriquer quels armements on avait demandé le
récent budget exceptionnel ? Personnellement j’ai un vague souvenir que
c’est le développement des forces militaires aériennes qui était au programme,
autrement dit, ils construisent des avions lanceurs de bombes et des choses de
ce genre. Or, cher ministre des Affaires étrangères, vous ne sauriez pas, ce
n’est pas de votre ressort, n’est-ce pas, ce qu’est un avion lanceur de
bombes ? Étant moi-même un lecteur attentif, je suis à même de vous
informer, sinon professionnellement, mais avec une approximation passable, de
ce qui suit : un avion lanceur de bombes (comme ceux qu’on a utilisés en
Espagne pour assiéger Barcelone) est un avion qui lance des bombes. Vous deviez
vous aussi le savoir mais il vous a peut-être échappé dans quel but, et surtout
où le cahier des charges prévoit de lancer des bombes selon le plan et
l’intérêt stratégique ? Or, comme vous ne l’ignorez pas, les soldats de la
stratégie moderne se déploient en un long alignement sinueux, appelé ligne de
tirailleurs : il ne présenterait pas beaucoup d’intérêt de lâcher des
bombes contre eux car, dans le cas où la bombe atteint son but – chaque bombe
détruit dix ou quinze soldats, quelques grains d’un chapelet espacé comptant
cent mille ou deux cent mille hommes en armes, sauf si vous voulez balayer le
long de toute la ligne frontalière, ce qui ne serait pas une bonne affaire
parce que les soldats ont une vieille et mauvaise habitude : ils rendent
les tirs. Une telle stratégie aurait une similitude frappante avec la campagne
du paysan de jadis qui avait visé les mites une à une avec des petites
boulettes de naphtaline. En ce qui concerne les châteaux et forteresses
militaires, ils ne s’enfuient pas, les canons modernes à longue portée les
atteignent avec plus de précision et de sûreté, même d’une distance de cinquante
kilomètres, que depuis un avion incertainement planant et pointant l’objectif.
Il est donc clair que le bombardier a une autre vocation – et quel autre
objectif pourrait-il viser "qu’inquiéter" des villes ennemies et des
habitations civiles qui ne comptent pas comme des champs de bataille, mais
justement pour cette raison leur bombardement est bien adapté : il fait
réfléchir et éventuellement fléchir l’état-major ennemi, qui pourrait se dire
que l’armée, après tout, a pour vocation de défendre la population, et à quoi
sert l’armée si elle n’est pas capable de protéger la population ? À la
minute même où l’attaque aérienne réussit à briser la défense aérienne et à
lancer des bombes sur une ville protégée par ces lointaines lignes de
tirailleurs, ces lignes de tirailleurs, je dirais, ont perdu leur raison
d’être, à l’instar d’un cordon de police installé autour d’une maison pour
prévenir un éventuel cambriolage, pendant que le cambrioleur vide déjà
allègrement la caisse dans la salle centrale.
Il est évident, n’est-ce pas, que les avions
sont expressément et absolument construits et prévus pour pouvoir bombarder des
villes et métropoles remplies de populations civiles, la capitale du pays
ennemi – vous ne saviez pas cela, Monsieur le ministre des Affaires
Étrangères ? Vous vous imaginiez que les bombardiers des insurgés
espagnols sont des sortes de pistolets de duel que des adversaires
chevaleresques pointent les uns sur les autres, seulement deux gentlemen
chevaleresques chaque fois, dans les prairies des faubourgs, loin de la
ville ? Ne saviez-vous pas que vos bombardiers à vous et ceux des insurgés
espagnols se fabriquent avec les mêmes objectifs ? Alors qu’y a-t-il avec
ces troglodytes ? Seraient troglodytes seulement ceux qui tolèrent que des
femmes et des enfants soient broyés en miettes par le même moulin à viande
militaire fabriqué à cette fin – et non ceux qui fabriquent ce genre de moulin
à viande expressément et directement à cet usage ? Ou, pardon, je n’ai
rien dit et je retiens tout, vous devez certainement posséder une innovation,
une bombe qui, tombant sur une maison, sécrète des substances chimiques
particulièrement sensibles pour lesquelles les femmes, les enfants et les
civils en général sont parfaitement immunisés, et qui ne fait sauter, ne
détruit, ne découpe en confettis et serpentins qu’exclusivement les soldats,
les mobilisés ou les futurs mobilisés. Dans ce cas, évidemment, c’est
différent, et vous avez raison avec votre théorie des troglodytes.
Mais sinon…
Sinon je ne vois pas clairement la différence
entre les formes de l’attaque et de la défense – même pas dans le cas de
l’autodéfense par ailleurs légitime et parfaitement morale – si l’on se défend
avec les mêmes moyens dont l’application avait suscité les nobles sentiments
d’indignation et de souci de punir. On ne peut pas se battre contre des
troglodytes. Il fut dit à l’origine des temps, dès le début de la culture et de
la civilisation : tu ne tueras point ; plus tard nous avons corrigé
cette thèse trop brutale : tu ne tueras que des assassins. Très juste.
Mais alors il serait peut-être temps de rédiger et d’adopter une loi définitive
et fiable pour déterminer qui sont les assassins.
Ce dont je rêve depuis longtemps serait alors
nécessaire pour cela : déterminer par une loi et établir ce minimum
obligatoire de solidarité humaine, dont le non-respect, l’absence, comptera
pour vilenie impardonnable et crime punissable, au même titre qu’un assassinat
réel et tangible.
Pest Napló, 18
février 1938