Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
EÏ, ouhnIem !
(À la mort de Chaliapine)
Le chant du grand halage, celui des bateliers
de la Volga, semble avoir rendu le dernier soupir-pianissimo, perdu dans
l’orage qui tourne depuis au-dessus de l’Europe… Chaliapine est mort, et son
chant le plus célèbre et le plus décrié, avec lequel tout au long de sa vie il
a claironné et chuchoté ses accusations à l’oreille du monde, le souvenir des
galériens russes, n’est gardé désormais que sur des disques de gramophone dans
des archives ou au programme du dimanche des radios.
Puis cela passe aussi, à supposer que le
génie des artistes immortels…
Il s’agit bien de cela. Hier soir nous étions
avec des amis mélomanes, l’ambiance était bonne, l’un d’eux évoqua le souvenir
de Chaliapine qu’il avait connu personnellement. D’autres s’y joignirent, ils
ont raconté des anecdotes, toute l’histoire de l’artiste, ses aventures, sa
carrière inouïe se déployait sous nos yeux. Il avait été ouvrier lui-même, un
pilier anonyme du pont monstrueux que le destin historique avait bâti au-dessus
du ravin qui séparait deux époques ; il avait peut-être halé des bateaux
lui-même sur la Volga.
Parmi nous se trouvaient aussi un excellent
chef de chœur et une virtuose de piano. Quelqu’un a proposé qu’on sacrifie à la
mémoire de Chaliapine et qu’on chante tous ensemble, à la façon de Chaliapine
« Eï, ouhniem ».
À l’intention de quelques profanes le chef de
chœur a brièvement expliqué de quoi il s’agissait.
« Eï, ouhniem » était une vieille
chanson populaire, la triste marche des ouvriers haleurs.
Imaginons la Volga sous un ciel lourd du
soir. Des bandes de nuages gris sillonnent l’horizon, la voûte céleste recouvre
la plaine de désespoir comme si elle était le dôme d’une énorme maison
pénitentiaire.
Au loin, très loin on entend l’éveil d’une
voix… À moins que ce ne soit une hallucination auditive ? Entendons-nous
les sanglots refoulés du désert ?
Non, la voix se rapproche, petit à petit, par
fragments, on peut déchiffrer une mélodie…
Eï… ouhniem… eï…
Un pécheur sur la rive acquiesce, il sait de
quoi il s’agit. Arrivent des haleurs qui tirent une péniche, en amont,
péniblement, des cordes leur entourent la taille. La voix forcit, elle se fait
d’airain, elle sonne de plus en plus fort telle une féroce accusation – le
premier haleur plié en deux apparaît derrière un monticule… Ils sont là, tout
près, la mélodie passe au fortissimo… puis ils nous dépassent, ils s’éloignent…
decrescendo de la voix… on ne les voit plus… le chant est à peine perceptible…
avant de se fondre dans un sourd lointain… Il s’évanouit…
- Alors, nous chantons ! – le chef
de chœur lève le bras.
Nous avons très bien chanté, joliment. Je
n’ai pas posé de problème moi non plus pendant un temps, pourtant je suis un
homme distrait.
On était quasiment à la fin, notre chœur
chantait piano – quand moi, le trouble-fête que je suis lance tout à coup en
hurlant :
- Eï, ouhniem !
Le chef lève sur moi un regard désespéré. Il
chuchote vers moi en grinçant des dents.
- Ils
s’éloignent !
Je me mets en colère, comme toujours les
fautifs.
- L’un
d’eux est resté en arrière ! – dis-je crânement en haussant les
épaules.
J’ai compris ultérieurement que d’un point de
vue plus élevé c’est tout de même moi qui ai exprimé symboliquement l’essence
même du souvenir. Chaliapine n’est plus – son « Eï, ouhniem » est
resté avec nous et il résonne d’une voix d’airain vers l’horizon des siècles à
venir.
Magyarország,
15 avril 1938.