Frigyes Karinthy : "Grimace" (Choses
surhumaines)
Martiens sur terre
(Du correspondant du Daily Mail)
Suite au rapport téléphonique de l’Agence Havas, j’ai
aussitôt été envoyé à l’observatoire de Greenwich, pour solliciter trois
astronomes de nous munir de sextants et de tubes à essai, puis de nous rendre à
Budapest, d’où notre correspondant venait de nous câbler le texte
suivant : « urgent habitants mars par Terre. »
Nous avons approché la frontière en train, de
là nous avons continué en avion, en suivant le cours du Danube, et nous avons
bientôt atteint Budapest, avec les indications d’un directeur de coopérative
que nous avions croisé à une altitude de deux cents mètres – il était en train
de placer entre deux nuages le capital constitutif d’une banque à créer. Au
demeurant, nous avons aussi rencontré des journalistes au-dessus de la ville,
Ils circulent avec des filets à papillons verts à la main : c’est un charmant
spectacle de les voir sautiller de-ci de-là dans l’air bleu, occupés à chasser
aux nouvelles.
La descente a été quelque peu
laborieuse : nous avons fini par atterrir dans la salle d’honneur de
l’Académie des Sciences, au milieu d’une conférence de l’après-midi, par
conséquent il n’y avait pas à craindre que notre avion endommageât qui que ce
fût dans la salle.
Peu de personnes sont déjà au courant de cet
événement de première importance, ou alors ils le prennent à la légère. Nous
avons interrogé un agent de police qui nous a donné comme seule réponse qu’il
est interdit de voyager sur les marsepieds. Quand
nous avons demandé où se trouvait la rue du faubourg Zacherlin
(l’adresse de notre correspondant), il a déclaré que les bagages doivent être
placés sur la plateforme arrière ; et à qui nous pourrions poser notre
question, il nous a envoyés à « notre mère nom de Dieu » (il voulait
dire qu’elle nous adore).
Nous avons néanmoins fini par trouver la rue
du faubourg Zacherlin et la maison où réside notre
correspondant. Mais il n’y habitait plus, il avait déménagé quelques jours
auparavant. Nous avons interrogé la maîtresse de maison : était-elle au
courant des Martiens parvenus sur Terre ? Elle a longuement réfléchi, puis
nous a conseillé d’aller au cercle Terpentin. Là nous
avons rencontré de toutes petites maisons anciennes. Nous sommes entrés dans
l’une d’elles pour nous informer si on avait vu des Martiens par ici. Au début
notre interlocuteur nous suivait mal, mais quand nous avons expliqué que de
rares habitants d’astres lointains étaient parvenus sur Terre, il a dit :
ça, c’est différent, ceux qui sont parvenus sur Terre sont toujours assis par
terre, au-delà du muret en pierre. Ayant contourné le muret en pierre nous
avons enfin aperçu les Martiens, ils étaient effectivement installés à même le
sol et mangeaient des oignons pour leur déjeuner. Nous avons aussitôt sorti nos
observatoires d’étoiles et nous avons examiné les Martiens : à travers les
lentilles ils paraissent très grands, ils ressemblent aux hommes qui ne se
rasent pas, nous avons sorti nos sextants pour mesurer les distances, et nous
avons constaté que nous nous trouvions à 29°11’ de, longitude à 41°29’ de
latitude et à 5°13’ de puanteur.
Nous sommes adressés à l’un des
Martiens :
- Depuis quand êtes-vous sur cette
terre ?
- Depuis trois jours, a répondu le
Martien, avez-vous apporté le passeport ?
Son ton nous a étonnés. Nous avons sorti nos
appareils et nous avons constaté que nous nous trouvions à 32° de longitude, à
18° de latitude et à 485°12’ d’insolence. Nous n’avons pas tardé de faire
savoir cela au Martien. Là-dessus celui-ci a écarté sa longue barbe touffue et
non sans étonnement nous avons reconnu notre correspondant, le signataire du
câble. Notre étonnement l’a étonné encore plus.
- Mais je vous ai télégraphié pour vous
demander de m’envoyer passeport et argent, a-t-il expliqué – selon les nouveaux
règlements sur les locations le logeur a crié le trente du mois :
« Hors d’ici, les parasites, dehors ! » Il nous a chassés, moi
comme ses autres locataires, et depuis je couche dehors : on a trouvé une
place, nous habitons au MARS par terre,
MARS : le Mouvement d’Assistance aux Réfugiés Sociaux ! C’était
pour ça mon télégramme.
Nous avons constaté qu’il avait raison,
constaté que nous nous trouvions à 45° de longitude, à 18°12’ de latitude et à
8593° de la misère du logement, et nous sommes rentrés à la maison.