Frigyes Karinthy : "Grimace" (Les gens)
Compositeurs
La saison est presque
terminée et je me suis dit que je ne suis pas encore allé
à l’opéra. Je décide d’aller voir le
poème dramatique de Wagner intitulé "Allons-y !".
Dans la rue je rencontre mon ami du conservatoire qui me dit qu’il
travaille actuellement à une grande symphonie qui sera
créée à Vienne. Écoute un peu ça, la-la-la,
lala, laa…, j’en ai écrit deux
mouvements que je suis en train d’orchestrer. Ne va pas tout seul
à l’opéra, je viendrai avec toi et je t’expliquerai
la musique parce qu’on ne peut pas la comprendre tout seul.
En chemin
il se met déjà à m’expliquer. Écoute, s’il
te plaît, toute l’œuvre repose sur un motif unique que
reprennent les différentes voix. Tu vois, lalalala,
c’est ce que jouent les violoncelles, mais maintenant vient le
contrepoint : tralalala… à quoi les
bassons répondent : plim-plim, puis ça
monte, jusqu’aux triangles, tri-trititi, et
maintenant, maintenant écoute : tyé-tyé-tyé,
doucement, puis brusquement ça éclate : bou-bou-bou,
et ainsi jusqu’au pianissimo : nyi-nyi-nyi,
bébébé, avava.
Ouverture.
Sur la scène : clair de lune lugubre. Je commence à
écouter la mélodie de l’ouverture.
Il se penche à mon oreille,
excité : Maintenant ! Écoute ! Là ce
sont les violoncelles. Fais bien attention : bébébébé…
brou-brou… Il fait des gestes
horizontaux avec ses mains. Magnifique ! Magnifique ! C’est
ça, chapeau pour l’orchestration. Ils savent orchestrer,
hein… Il me lance un regard
victorieux. D’une oreille je cherche l’orchestration, de
l’autre je suis pris de tics nerveux.
Il hurle : Maintenant ! Écoute
maintenant… Là, la contre voix va démarrer …
Zzz… Buu… bem…
bem… Tu as entendu ?!! Tu as entendu
ce… ce tradaramtadam… pendant que le
premier violon : pipipi… tu as entendu le
premier violon ? Mais tu n’écoutes pas le premier violon. Il me regarde menaçant.
Moi comme pris sur le fait : Si, si, j’ai
entendu… C’est vraiment magnifique… Je cherche désespérément le premier violon parmi
les voix, mes oreilles se décrochent, et comme deux sœurs elles
vont la main dans la main se glisser dans l’orchestre. Elles
déambulent parmi tous ces instruments furieux, elles grimpent sur la
tige des flûtes, elles font coucou dans la trompette, regardent sous le
piano, et grimpées sur le sommet des violons elles demandent en
pleurnichant : S’il vous plaît, ici tout à
l’heure nous avons perdu deux sons que nous avions reçues en
cadeau de Monsieur le premier violon, ne les auriez-vous pas retrouvés
par hasard ?
Mon ami avec une violente ironie : Magnifique !
Je pense bien que c’est magnifique… Mais maintenant, écoute,
ça vient piano… ça va venir… c’est summum de
l’harmonisation… piano… pli…pli…pli… puis
il reprend plus haut, trétététété,
trété : pizzicato…
écoute encore… ça va venir. Il fait des gestes avec ses doigts comme pour palper un objet minuscule.
Moi j’attends
désespérément le piano. Une minute plus tard en effet les
trompettes se taisent et un violon reprend la mélodie.
À ce moment-là il hurle :
Maintenant ! Maintenant ! Maintenant ! Écoute ce piano…
Tu entends ? Il ferme les yeux,
avec le haut de son corps il commence à nager de droite et de gauche, il
fait de la gymnastique suédoise avec ses bras, il se déhanche
comme s’il voulait s’envoler. Pendant ce temps il claironne le piano
à pleins poumons, libre, heureux, irrésistiblement : dans
toute la salle on n’entend que lui. En bas, dans la fosse
d’orchestre on doit effectivement jouer piano. Sa voix
s’éteint enfin, il s’écroule et seules ses
lèvres continuent de remuer.
Moi j’aimerais enfin entendre ce qui se
passe là-bas. Je commence à écouter. Une dame chante sur
la scène quelque chose de joli sur l’amour.
Il me donne soudain un coup de poing dans les
côtes, mon cœur s’en arrête de battre. Les yeux injectés
de sang, il fixe ses pieds. Faibleent : Tu
l’as entendu ?
Moi effrayé : Que s’est-il
passé ?
Lui :
Tu as entendu le sol dièse ? Tu as entendu le sol
dièse ?
Moi :
Je ne l’ai pas entendu… Qu’est-ce qui lui est
arrivé ? On pourrait peut-être encore y
remédier… Téléphonons…
Lui :
Tu sais, c’est Wagner… Mettre là un sol dièse
plutôt qu’un fa dièse ! Lui seul a osé faire
ça ! C’est ce qu’il y a en lui d’inouï,
d’incompréhensible, de déchirant… ce courage a tout
piétiné… ici, dans cette voix, un sol dièse, en
mineur, avec trois dièses à la clé… trois
dièses…
Une voix derrière nous : Excusez-moi, deux
dièses et un bémol.
Il se retourne vers la voix : Vous
m'en direz tant ! Avez-vous bien entendu ce sol dièse ?
La voix modestement : Je me
présente. Ernő Contrepoint, du
conservatoire.
Lui : Moi
aussi. Alors vous n'avez-vous pas entendu : il
chante tra, ta, tada, ra !
L'autre compositeur
avec un calme glacial, en chantant :
Si. Seulement ce n'était pas : tra-ta, tada-ra, mais : tré-té, dédé-ré
!
Mon ami sarcastique : Comme ça
peut-être : dede-rada-lala…
L'autre
compositeur vexé : Pé-pé… plem…
plem…
Mon ami violemment : Tadaradala-da…
L'autre
compositeur insolemment :
Tra… dada-ra… té-déré…
tyé… tyé…
Mon ami bondisant : Tou-tou… tou… tou…
L'autre
compositeur : Quoi ? Vous osez prétendre ça ?
Alors sachez : en chantant : te…
dé-dé… dé… ladala…
Les voilà qui se battent.