Frigyes Karinthy : "Qui m’a
demandé ?"
relativitÉ des Âmes
- Eh bien, je ne sais pas. D’après
Géza c’est un homme honnête.
- D’après
Géza ! Tu m’en diras tant ! Chacun sait que Géza
est l’homme le plus naïf qui soit !
- Tu dis ça parce que tu ne le
trouves pas sympathique.
- Allons ! Tu crois que moi aussi
je me laisse conduire par mes sympathies comme toi ?
- ça,
on ne me l’a jamais dit. On me considère comme impartial.
- ça
dépend qui.
- Ceux qui me connaissent.
- J’aimerais bien les
connaître ceux-là.
Et ainsi de suite. Un dialogue quotidien,
simple, n’est-ce pas ? Mais si on y réfléchit, si on
récapitule les possibles variations d’imagination attachée
en nous tous à ce petit dialogue, on est pris de vertige comme qui se
serait perdu dans un labyrinthe de miroirs. Il n’y a pas d’issue,
les images qui se reflètent s’enchaînent – une
chaîne infinie, sans issue, un labyrinthe.
Et on prend conscience de quelque chose. La
chose est tellement simple et claire, on ne comprend pas pourquoi on n’en
a jamais formulé un théorème. Peut-être parce que
c’est trop évident – désespérément
vrai.
J’ai une opinion sur quelqu’un.
Dans mon opinion je donne de lui une image – je le caractérise,
son intelligence, son psychisme, ses inclinations : je prononce une
sentence sur ses actes au nom de la morale. Je place sa vie, ses mots, ses
opinions, sur une balance. Je cherche les causes cachées de ce
qu’il a subi et de ce qu’il a fait – me basant sur la
nouvelle psychologie j’essaye de m’immerger au fond de ses
instincts inconscients – je tiens compte même des signes physiques
et psychiques hérités de ses origines, si c’est le seul
moyen de me fournir une explication. Bref, je le considère comme un
objet que j’analyse grâce à mon intelligence de sujet
pensant, à l’intention d’un tiers qui ne le connaît
pas.
Sauf que ce tiers
à qui cet exposé est adressé est tout autant à la
fois un sujet, un homme, un objet et un observateur d’objets que moi, tout
comme la personne en question, celle dont je parle. Cette opinion que j’ai
placée sur une balance, lui, il la mettra sur une troisième
balance, la sienne. Et grâce à mon exposé il
connaîtra deux personnes – lui dont je parlais et moi qui le
caractérisais. Il se formera une opinion des deux.
Et ainsi de suite.
Supposons que
Carlyle[1] décrive
Frédéric II de Prusse. J’obtiens une biographie vivante,
des positions nettes, la magie de la réalité : j’ai le
sentiment de l’avoir vu, de lui avoir parlé, comme si je
l’avais fréquenté personnellement. Je lis ensuite
un essai de Taine, dans lequel il étudie Carlyle. Il dépeint le
Grand Connaisseur d’Hommes en une dialectique brillante, de belles
couleurs. Et la figure sévère et puritaine de Carlyle se met tout
à coup à vivre – je connaîtrai son milieu,
l’humus dans lequel il était enraciné, je découvre
les composants fatidiques qui ont dû le rendre tel
qu’il était, qui ont rempli son regard, ses yeux, de
certitudes. Certitudes ? Si pendant ta lecture tu exécutes des
tests d’imagination et de pensée, tu découvres avec
inquiétude qu’au fur et à mesure que le personnage de
Carlyle par Taine devient net et vivant, dans la même mesure le
personnage de Frédéric II par Carlyle devient pâle,
flou, trouble. Tu comprendras pourquoi Carlyle voyait ainsi
Frédéric II – les yeux de Carlyle tels deux lentilles
à travers lesquelles tu as regardé se mettent à briller et
recouvrent l’image qu’ils ont projetée devant toi. La description
parfaite de Carlyle ne favorise pas la description donnée par Carlyle
– tu as mieux connu Carlyle, mais tu as perdu
Frédéric II. Et tu perdras Carlyle aussi de la même
façon dès que tu recevras un brillant essai sur Taine – et
qui pourra garantir que tu n’en recevras pas ?
Et, pâle
silhouette, au milieu de toutes ces incertitudes et ces relativités, tel
un arc-en-ciel se disloquant au-dessus des vapeurs, se dessine le contour
d’une certitude négative, que les anciens exprimaient ainsi :
tout est changeant, seul le changement est éternel. Nous connaissons
l’âme humaine seulement à travers l’âme humaine,
nous n’avons pas d’autre source – l’unité de
mesure doit être étalonnée et il n’y a personne qui
pourrait le faire. La loi de la relativité des âmes est tout aussi
désespérément probable que l’a
démontré Einstein dans le monde de la mesure des
quantités. Des mesures mesurées les unes avec les autres –
comme si quelqu’un disait : qu’est-ce qu’un
mètre ? Cent centimètres – et qu’est-ce
qu’un centimètre ? Le centième d’un
mètre. Car il n’existe ni sage Socrate ni savant Sigmund Freud
dont la description des caractères et l’analyse psychique
vaudraient la barre de platine à Sèvres[2] : si je
considère cette dernière comme un quarante millionième de
la longueur du méridien terrestre, cela me donne quand même
quelque chose de solide.
Je suis pris par
le vertige angoissant de l’incertitude si je cherche qui écouter,
qui croire, de qui j’apprendrai qu’il est mon prochain auquel
j’ai envie de m’ajuster, auquel j’ai envie de ressembler si
cela en vaut la peine, et dont j’ai envie de différer s’il
le faut. Comment est-il en réalité – et quel
homme je suis en réalité moi-même, que je ne peux
voir que dans le reflet du miroir des âmes, s’il apparaît
dans ce miroir que ses reflets sont déformés, autant de miroirs,
autant de déformations ?
Il me faut croire
en Quelqu’un qui n’est pas homme, pour pouvoir croire en
l’homme. Je dois désirer Quelqu’un qui n’est pas homme
pour pouvoir désirer les hommes. Je dois comprendre quelqu’un qui
n’est pas homme – car il doit y avoir Quelqu’un qui comprend
mieux l’homme que les hommes.