Frigyes Karinthy : "Qui m’a
demandé ?"
tu as abattu le
sÉducteur…
Mon malheureux ami, tu as abattu le
séducteur – qu’as-tu fait, pour l’amour de Dieu ?
Je ne te connais pas, je ne
connais pas la femme pour qui tu l’as tué, je ne le connais pas
non plus, lui, le fringant soldat, que tu as tué, je ne connais
personne, sinon la passion qui t’a fait agir – je ne m’immisce
pas, n’aie aucune crainte, dans ta vie de malheur, je ne juge pas, je ne
te défends pas, je ne discute pas, je ne donne pas de conseil, je
n’édifie aucune théorie – peut-être ne te
considéré-je pas comme un gentleman, mais je ne te prends pas non
plus pour un salopard parce que tu l’as tué – je ne dis pas
que c’est bien fait, qu’il l’a bien mérité
– je ne prétends pas que tu es une victime, tu n’es pour moi
ni fort ni faible, puisque je ne te connais pas : et c’est justement
de cela que je veux te parler, je ne peux pas te connaître à
propos de ce que tu as fait ; si je te connaissais, je dirais que je ne te
reconnais pas ; d’après ce que j’entends, tes amis
répètent aussi qu’ils n’auraient pas cru ça de
toi. Parce qu’abattre le séducteur, crois-moi, ce geste offre
moins de facettes de la personnalité pour aider à la
connaître, que n’en aurait offert un autre geste, par exemple celui
de se servir un cigare, ou éclater de rire, ou dire bonjour, ou
intervenir dans un débat – ce sont des choses comme ça que
je devrais connaître de toi, ou à propos de ta femme, ou à
propos du séducteur, pour intervenir dans la triste affaire qui
s’est produite entre vous trois. Mais moi je n’ai pas vu ton
visage, je ne t’ai pas entendu te racler la gorge quand tu es parti, je
n’ai pas observé si tu as cligné des paupières
– je ne peux pas avoir d’opinion sur toi, puisque tout ce que je
sais sur toi est que tu as abattu le séducteur, rien de plus –
tout ce que je peux faire c’est t’aborder en inconnu et te demander
effrayé, chuchotant : qu’as-tu fait là, malheureux,
pour l’amour du ciel ?
Tu as abattu le
séducteur – mais pourquoi ? Puisque ce séducteur ne
t’a pas trompé, ne t’a pas enjôlé – il ne
t’a pas promis fidélité parmi des baisers enivrants, il ne
t’a pas chuchoté "l’éternité !"
à l’oreille, il ne t’a pas fait croire, un jour, dans une
nuit merveilleuse, que vous êtes seulement tous les deux au monde, que tu
peux lui confier le secret, le secret que tu es un homme, le secret que tu
préservais même envers toi-même – que tu peux le lui
confier, lui dire tout, même ce que tu n’as pas dit à ta
mère, il le gardera. Qu’as-tu fait, malheureux ?
Qu’as-tu fait, fou ? – Tu imaginais que tu grondais un enfant
qui avait mis son doigt dans la confiture, et tu lui aurais tapé sur les
doigts ? Tu aurais pu aussi bien gronder la femme aussi qui a
goûté à la gourmandise de la séduction, mais tu
abats le séducteur comme s’ils s’appartenaient, comme si le
séducteur était une pièce détachée de la
femme et non un homme à part, responsable uniquement pour
lui-même ?
Non, non – pas
ça, pour l’amour du ciel ! N’invoque pas les lois
archaïques – n’évoque pas l’homme
préhistorique ni l’animal, le mâle qui venge sa femelle,
l’instinct archaïque traversant toutes les civilisations ! Que
sais-tu de l’homme préhistorique au-delà de ce que tu
aurais lu dans de savants livres et entendu dans la philosophie
pédante ? Toi, quand tu es parti pour tuer, tu n’as pas
ôté tes vêtements, tu n’as pas fait claquer tes dents,
tu ne t’es pas battu la poitrine nue, tu n’as pas sorti tes griffes
– tu t’es bien habillé au contraire, tu t’es
noué une cravate et tu as fourré un revolver sournois dans la
poche de ton pantalon bien taillé.
Non, pas l’homme
préhistorique – ne crois pas ce dont t’accuse
l’imbécile et inculte psychologue des races. Ce n’est pas le
sang de l’homme préhistorique qui embuait tes yeux assombris
– tu ne t’es pas perdu dans les ténèbres des
souvenirs d’hirsutes animaux mâles – c’est ailleurs que
tu as vu, c’est d’ailleurs que tu t’es rappelé ce
geste par lequel le gentleman abat le séducteur – c’est de
quelque part ailleurs que cette image s’est ancrée en toi avec une
force si impérative, au point que tu croyais que c’était
toi que représentait l’image, et que tu devais imiter ce que tu
avais vu.
Tu l’as rudement bien
imité, on peut reconnaître l’image. Tu l’as lue dans
un livre ou l’as vue sur scène, ou c’est au milieu
d’une conversation au casino qu’elle a été évoquée
par quelques mots interjetés de l’opinion publique
régnante, de cette chose bien routinière que j’appellerai
la morale sociale ou comment l’appeler, et dont – retiens bien cela
– la littérature de loisir, un peu méprisée et un
peu surestimée aussi n’est pas toujours le reflet mais est
très souvent la base et la création. Séducteur et
gentleman vengeur, vous êtes tous les deux victimes de mauvais
écrivains sans scrupule plutôt que d’instincts
archaïques – ne gobez pas la psychologie irréfléchie,
sans conscience, ce n’est pas vous qu’elle veut sauver, elle veut
sauver sa sœur la mauvaise littérature en prétendant
possible – ne saisissant que le bout le plus facile de la chose –
que l’homme préhistorique se joue de la civilisation ; elle
ne clame pas de toutes ses forces que la civilisation est une puissance plus
forte que l’homme préhistorique. Tu l’ignores mais moi je sais
ce que tu as apporté au vestiaire du théâtre, quand, en
papotant, tu as repris ton manteau – qu’as-tu fait,
malheureux ?