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reportage cÉleste

 

de notre envoyÉ SPÉcial au paradis

Lire le texte en hongrois

 

 

             Cher Lecteur !

 

Il y a trois ans - je crois que c’était en décembre - un grand quotidien anglais a adressé une circulaire aux plus éminents représentants de l’aristocratie intellectuelle de l’Europe, à des écrivains, des philosophes et des savants, aux meilleurs et aux plus célébrés (ce ne sont pas forcément les mêmes). Il s’agissait de répondre à cette question : existe-t-il une vie dans l’au-delà ?

L’enquête n’a pas rencontré un succès particulier. Ces messieurs ont répondu poliment, chacun dans son style et selon son goût. L’intérêt suscité fut minime, il n’en est sorti aucun débat d’idées, le public ne s’est pas rangé en partis opposés, aucune nouvelle religion n’a jailli. Tout est rapidement tombé dans l’oubli.

Deux mois plus tard les vagues d’une autre enquête ont parcouru le monde de la culture. Y figuraient grosso modo les mêmes noms cultivés, provoquant cette fois un immense retentissement, pléthore d’interventions, d’opinions et de déclarations, conservant longtemps le problème à l’ordre du jour. Il s’agissait de savoir si les messieurs peuvent oui ou non se promener en bras de chemise en été dans les rues des grandes villes.

Sur ce dernier point ma modeste personne a également été interrogée. Je peux en être fier, les grandes nations occidentales s’adressent rarement à un écrivain hongrois.

En revanche je n’ai pas été invité à participer à la première enquête.

J’ai toujours été têtu, ce qui n’est pas de bonne politique littéraire si l’on tient à réussir sur la carte intellectuelle de l’Europe. De plus j’ai fait une gaffe. À la question qui m’a été posée, je n’ai pas répondu, par contre, là où on ne m’a rien demandé, s’il existe une vie dans l’au-delà…

J’ai pris ma plume et j’ai rédigé une réponse dense et concise. Contrairement aux déclarations prolixes de Bernard Shaw, Inge Dean et Chesterton, sur plusieurs pages dans les journaux, la mienne tient dans un tome minuscule ne dépassant pas seize feuilles in-octavo.

Mais je suis arrivé après la bataille. L’enquête, comme je l’ai dit, a vite quitté l’actualité, quand j’ai achevé ma contribution, cela ne valait plus la peine de l’envoyer.

Mais le livre est là.

Je l’offre donc au lecteur hongrois qui de toute façon a déjà l’habitude que je réponde à des questions qu’il ne m’a jamais posées. Malgré cela il m’a souvent fait l’honneur de m’écouter.

Je ne sollicite pas ses excuses. Je me limite à braver la mode et à défendre la pertinence de mon livre.

Mais pour cela je dois me faire un peu plus sérieux. J’espère que cela ne signifie pas que je dois faire le sérieux.

 

*

 

Diverses autorités de l’aristocratie de la Pensée sont intervenues dans le débat londonien (précisément parce que la chose s’est passée à Londres, sans actualité perceptible du dehors, dans la ville qui, du point de vue de l’humanité contemporaine est de nos jours l’Athènes, la Rome et l’Alexandrie de la communauté culturelle de l’esprit aspirant à la Connaissance) et malgré ses formes extérieures maladroites et ridiculement mesquines par rapport à la question posée, il rappelait assez bien par son importance certains conciles des troisième, sixième et quinzième siècle censés décider de ce genre de questions théosophiques et théologiques dans un décorum cérémoniel, avec la différence que le résultat du débat était par la suite consacré loi et dogme de la foi, et comme en ce temps-là le monde était gouverné par les puissances de l’église, les délibérations ayant acquis force de loi ont été dans la pratique aussi bien exécutées que le sont de nos jours les résultats de quelconques débats d’ordre militaire ou économique, qui sont déclarés loi ou décrets par des parlements ou des assemblées d’empires.

Savoir ce qu’on décide à propos de l’au-delà à Trente, à Constance ou à Worms, va-t-on accepter la transsubstantiation, va-t-on édifier le dogme sur la Sainte Trinité ou bien sur l’Unité, a une importance tout aussi vitale pour l’homme médiéval qu’est d’une importance capitale et d’une nécessité brûlante pour l’homme d’aujourd’hui de savoir si le parlement ou la session de la Société des Nations va voter je ne sais quoi, mettons, l’union douanière ou le désarmement. Ce iota tant incriminé entre l’homoousion et l’homoiousion a bel et bien représenté toute la différence ; il n’est pas si aisé de décider de s’en passer comme l’affirme le Tancrède de Imre Madách ; au temps des croisades la présence ou l’absence de ce iota pouvait décider d’existences humaines, de la vie et de la mort de nations, de déplacements de frontières, d’élans ou de décadences de cultures et de civilisations, d’écroulement ou de renaissance de royaumes. Il est facile de comprendre que ceux qui dans les conciles avaient vocation à décider - par exemple de questions telles que la communion sous les deux espèces ou sous une seulement, c’est-à-dire s’il faut servir l’âme du Christ à la fois sous forme de pain et de vin ou bien seulement sous forme de pain, ou encore seulement sous forme de vin - ces représentants patentés du monde d’alors, ont ressenti très naturellement l’importance de leur fonction : ce pain et ce vin symboliques signifiaient vraiment en ce temps-là du pain et du vin dont on dispose ou dont on est privé.

En mille cinq cent trente et un, lorsqu’il s’est agi de décider si l’on allait admettre les idées de la réforme - bien que ces idées ne se fussent préoccupées que de questions apparemment transcendantes telles que la nature humaine et divine du Christ, l’interprétation de l’au-delà, etc. -, les puissants représentants du concile étaient très bien en mesure de pressentir les guerres et les tournures catastrophiques qui par la suite, dans la lutte entre le protestantisme et le catholicisme, le dépérissement et la naissance d’États, ont pu légitimer qu’en effet, à la diète de Worms il s’était bien agi de choses d’importance vitale lorsqu’on débattait de la question de la communion sous les deux espèces ou sous une seulement dans les cérémonies du culte. Il s’agissait de vrai vin et de vrai pain - du pain et du vin des prêtres ainsi que des foules immenses des fidèles tout autant qu’il s’agit aujourd’hui du vin et du pain des bourgeois et des banquiers et des ouvriers lorsqu’un ministre présente dans un parlement un projet de loi proposant par exemple un numerus clausus.

De nos jours, contrairement à autrefois, le pouvoir n’est plus entre les mains d’hommes chargés des choses de l’âme. Si les prêtres du monde moderne, les écrivains, les savants et les penseurs, représentants de l’aristocratie intellectuelle, étaient en même temps les ministres ou chefs d’État ou rois (comme il conviendrait, à une société et à une humanité déterminées et conséquentes), l’attention accordée à l’enquête londonienne aurait sûrement reflété plus fidèlement l’importance de la question posée. Enfin, si l’on y pense (mais justement, toute la question est là !), savoir s’il existe ou non une vie dans l’au-delà n’est pas tout à fait négligeable pour décider comment je dois vivre, ce que je dois faire, à quoi m’en tenir dans ce monde, dans ma vie ici-bas.

L'examen et la résolution de cette question dans son acception actuelle, donc conduite en coopération entre la logique affective et la logique intellectuelle ainsi que celle des sciences expérimentales (je pourrais presque dire : dans l’harmonie de la religion et des sciences, de la foi et du vécu), pourrait bel et bien entraîner des conséquences d’une importance réelle, voire révolutionnaires, si le crédit temporel et le pouvoir de ceux qui sont censés mener cette réflexion à terme pouvaient faire prévaloir et assurer une mise en œuvre à leurs résolutions.

Mais naturellement il ne peut pas en être question.

Mais comme il ne peut pas en être question, il est sorti de l’enquête de Londres ce qui, en de telles circonstances devait en sortir. La volonté d’une nouvelle façon de voir, responsable, sérieuse et inspirée, conforme à l’esprit du temps ? La création d’une nouvelle optique capable de tout remettre en cause ? Le goût de l’entreprise ? Non. Au lieu d’une telle volonté, ce moderne concile de Trente a accouché du mode de pensée de nourrissons hydrocéphales qui mélangent le vieux fumier de cosmogonies en décomposition, vides de sens, ossifiées en boniments loqueteux, avec les oripeaux de quelques inepties pseudoscientifiques affublées de modernisme ; tout ce salmigondis nappé de superstitions, de foie de crapaud et de poils de mésanges empruntés à des guérisseuses.

 

Moi, la seule chose qui m’a étonné est que cela ait étonné Chesterton. Car l’explication est extrêmement simple. Si la pensée se meurt en ce monde, si les gens ne réfléchissent plus, c’est parce que de nos jours la réflexion ne vaut plus la peine, le fruit de la pensée ne pourrait pas mûrir, impossible d’en tirer aucune conclusion, la réflexion n’est pas un modèle pour la vie puisque ce monde n’est pas gouverné par la pensée mais par quelque chose de tout à fait différent ; ou plutôt, rien ne le gouverne, il évolue de lui-même, dans la tempête des passions et des désirs. Et si quelqu’un se laisse quand même aller à toucher du bout des doigts aux Idéaux rouillés délaissés au grenier, il se retrouve terriblement isolé, sans aide ni soutien, à tailler et façonner seul dans son atelier secret, à porter sa brique aux sciences exactes que ces idéaux ont après tout engendrées.

Du temps des alchimistes la Science était contrainte de se cacher de la Pensée religieuse : alors la religion régnait. Aujourd’hui la pensée est devenue orpheline ; on peut comprendre que ce qui en reste est aussi naïf et maladroit que l’étaient jadis les éprouvettes, les alambics et les mixtures des alchimistes à la lumière des sciences exactes.

 

 

En toute objectivité, donc à l’attention d’autrui, ces quelques spéculations qui me sont alors venues à l’esprit, non pas des théories, ni des hypothèses régulières non plus - il convient d’appeler théorie ou hypothèse uniquement une construction de la pensée dont le résultat peut être contrôlé en le comparant à la réalité. Ici il ne pouvait en être question puisque jusqu’à nouvel ordre nous n’avons jamais reçu de message fiable de l’au-delà.

Ces quelques notions avaient le même rapport à la vérité que la cabale des alchimistes à la théorie moderne des particules, dernièrement justifiée par le microscope.

Je devais rester aussi modeste que le rêveur qui commence à se douter qu’il ne fait que rêver ; qu’il existe un état de veille par rapport auquel notre vie idéelle n’est pas plus que le rêve par rapport à notre vie présente…

Car généralement dans le rêve aussi nous croyons que nous vivons et nous prenons nos rêves pour de la réalité ; et si d’aventure nous sommes pris pour un instant du soupçon (la plupart du temps au milieu d’une expérience onirique insupportablement horrible ou incroyablement enchanteresse) que ce n’est qu’un rêve, nous ne pouvons quand même pas dire davantage que ceci : ce sentiment existe pourtant. Dans mon rêve je me promène dans une prairie et brusquement je réalise que je ne fais que rêver, que cette prairie, ces arbres, le reste, ne sont donc pas vrais ; mais alors qu’est-ce qui est vrai ? À supposer que je ne suis pas dans cette prairie, où suis-je alors réellement ? Suis-je couché chez moi dans mon lit en train de ronfler, ou me suis-je endormi dans une autre prairie, mais réelle celle-là ? - Impossible d’en décider dans le rêve, je ne m’en souviens pas, pour y parvenir je dois d’abord me réveiller.

Mais se réveiller, comment ?

Généralement à ce moment-là le rêveur fait quelque effort dans son rêve, pousse un cri inarticulé ou éclate de rire, fait un geste psychique contraire à la logique de son vécu onirique, en sentant avec un instinct très juste que s’il essayait de déchiffrer sa réelle position parmi les choses avec sa raison et sa logique du rêve, il ne ferait que s’enfouir encore plus profondément dans le monde du rêve. Du point de vue du rêve, pour se réveiller, il doit réfléchir contre toute logique, alors il aura raison. Par exemple je rêve que quelqu’un m’agresse et veut m’assommer avec une hache. Selon la logique du rêve je devrais fuir ; de nouvelles images de rêve plus profondes en seraient générées, une poursuite obsessionnelle d’un horrible contenu. En revanche si je me rappelle que je rêve, tout simplement et sans logique aucune, je placerai ma tête sous la hache de rêve de l’assassin de rêve, me doutant bien que non seulement je n’en mourrai pas mais au contraire cela me réveillera, autrement dit je vivrai beaucoup plus sûrement que je ne vis ici dans le monde onirique.

Je veux seulement dire par là que celui qui veut imaginer l’au-delà doit d’abord bien scruter ce monde-ci sous nos pieds. Il doit d’abord faire face à la réalité de ce monde tel qu’il se reflète dans la conscience, et alors il ne tardera pas à découvrir avec étonnement dans son for intérieur une dualité incompatible, nette et catégorique. Cette dualité consiste en ce que je veux sentir le monde physique comme une réalité cohérente et compréhensible, sous la contrainte, indépendamment de la réalité, inspiré par un instinct intérieur ; mais cette compréhension et cette cohérence, malgré tous mes efforts je n’arrive pas à les trouver, ni à les déduire de mon expérience. Pour ne citer qu’une chose : l’idée incontournable de l’infini, le fait que je n’arrive pas à concevoir la totalité, trouble tout et rend tout invraisemblable ; car si une partie de quelque chose (de l’univers) figure au milieu des images que je me construis sous la forme d’une chose impossible, illogique et inconcevable, alors la partie de cette entité, moi-même et le monde que je connais, je ne peux pas les prendre non plus pour une réalité définitivement compréhensible, logique et acceptable.

Par contre existent en moi l’instinct et la volonté de les percevoir comme tels.

Que cela pourrait-il signifier d'autre que le fait que ce n’est pas au-dehors que réside la contradiction mais en moi, en fait dans l’état de mon être ?

La réalité est floue parce qu’un brouillard recouvre mon esprit.

Un brouillard recouvre mon esprit, je rêve.

Y a-t-il un au-delà ? - Cette question correctement posée sonne comme ceci : que se passerait-il si le brouillard ne recouvrait pas mon esprit, si brusquement tout ce qui fut et ce qui est me revenait à l’esprit, et si je me réveillais au sens absolu du terme - où me retrouverais-je ?

Autre part que là où je me trouve.

Je ne perdrais pas non plus ce monde-ci pour autant, seulement la lumière serait faite sur tout ; je ne quitterais pas ma place et pourtant je serais autre part. Comme le rêveur qui se trouve dans le lit où il s’est endormi alors que l’instant précédent il se promenait dans une forêt.

Par conséquent l’au-delà, à supposer qu’il existe, peut seulement être imaginé ; s’il existe perpétuellement, il a existé avant ma naissance, il existe durant ma vie, il existera après ma mort. Un au-delà après la mort - cela n’a aucun sens.

Dès ici et maintenant, dans ma vie présente, je dois me trouver dans cet au-delà, s’il existe, seulement je l’ignore, ou plutôt je ne le perçois pas dans mon état d’âme actuel appelé la vie.

L’Au-delà n’est donc rien d’autre qu’un état inconnu, infiniment plus vaste et plus complet que l’état connu de la même âme dont une partie contient actuellement la totalité des conceptions et des perceptions appelées la vie.

Cela signifie qu’en réalité notre âme est constituée, pour ainsi dire, de deux parties : l’une, la partie absolue, se trouve constamment dans l’au-delà, et l'autre, celle que nous connaissons ici, dans notre vie, fonction de la précédente, elle est quelque chose de relatif comme le rêve, une âme dont tout le vécu dépend de l’état de l’esprit éveillé. C’est une confusion entre la question de la vie dans l’au-delà et la question de l’immortalité qui a été la source de tous les malentendus : on a mis en rapport l’au-delà avec le temps, or l’au-delà, comme il n’a rien à voir avec l’espace, il n’a rien à voir avec le temps non plus.

C’est un premier point.

 

*

 

L’autre point important qui exige qu’on y voie clair c’est que l’au-delà est l’affaire intime de l’homme.

C’était un malentendu dans l’interprétation précise de l’au-delà que de l’identifier sans cesse à la notion du divin.

Dans mon article intitulé « à la découverte de Dieu » j’ai déjà évoqué les deux acheminements possibles qui peuvent mener à Dieu : par nous-mêmes, par le biais de la foi en lui, et au-delà de nous-mêmes par le doute de lui. (Ce dernier chemin, plus lent et plus complexe, y mène tout aussi sûrement parce qu’on cherche partout celui que la foi situait dans l’au-delà.)

Dieu est ici, et il est aussi dans l’au-delà. Mais la notion de Dieu est du ressort de la métaphysique, or il découle de ce qui précède que pour nous l’au-delà ne peut être une question de métaphysique mais seulement de psychologie, ici, dans cette vie présente.

Nous ne pouvons construire sa notion qu’à partir de notre esprit, nous devons examiner nous-mêmes si nous doutons de la possibilité de son existence.

Nous devons observer notre âme, prudemment, modestement, dans le silence du recueillement, en faisant taire pour un temps le cliquetis de la logique du rêve.

 

 

Et si nous écoutons bien, nous entendons alors au fond de nous-mêmes le doux et constant tambourinement d’une grande, irrépressible inquiétude.

Nous entendons une constante tension, une inquiétude, une insatisfaction. La raison a essayé d’y apposer des noms multiples : le plus souvent on l’appelle instinct vital.

Soyons plus modestes. Appelons la simplement inquiétude. Mais quelqu’un d’inquiet est inquiet parce qu’il ne se sent pas bien dans sa peau - il veut autre chose que ce qui est.

L’inquiétude est mauvaise.

L’instinct vital serait-il mauvais ?

Nous ressentons effectivement la vie comme mauvaise dès que nous pensons à la mort. Et la mort comme mauvaise si nous aimons la vie.

Voilà deux mauvaises choses. La vie est mauvaise à cause de la mort et la mort est mauvaise à cause de la vie.

Pourtant aucun mauvais sentiment ne serait possible sans l’existence de quelque chose de bon - le mauvais est négatif, le manque de quelque chose de bon. Inconcevable en soi.

 

 

Par conséquent, si la vie et la mort sont de mauvaises choses l’une à cause de l’autre, il doit y avoir un troisième état, référence des deux précédents.

Voilà le maximum d’exactitude pour nous aider à définir la notion de l’au-delà.

Maintenant, pour décrire la nature de cet au-delà, de ce troisième état, il faudrait d’abord nous réveiller. Ou, à la manière de l’artiste, il faudrait l’imaginer. Ce roman est une tentative dans ce sens.

Une chose est probable et découle de la nature même de l’âme, c’est que l’au-delà est le contraire de tout ce que nous considérons comme mauvais. C’est le désir qui crée l’au-delà, le même désir qui ressent tout obstacle entravant son assouvissement comme souffrance, douleur, mort, prison de la vie et de la mort.

L’au-delà signifie liberté, assouvissement illimité de tous les désirs. Et comme le désir est une chose personnelle et individuelle, l’au-delà ne peut pas être autre que le paradis d’une âme unique, un cosmos dans lequel tout se passe comme cette âme le souhaiterait, déjà ici, dans cette vie onirique ; un cosmos dont cette âme unique, qui jusqu’à présent n’a fait qu’observer et subir le monde, deviendrait par la suite le dieu créateur, récréant à sa propre image.

Il est probable qu’en réalité l’au-delà n’est autre que la prise de conscience du fait que c’est nous-mêmes qui créons le monde, et nous le créons conforme à l’image du bonheur désiré.

On dirait que deux hommes ont déjà deviné quelque chose : Mahomet et Socrate. L’un a eu le courage d’affirmer que l’au-delà et le paradis ne peuvent être que l’endroit où Allah, bien sûr, mais surtout lui-même, Mahomet, se sent bien. L'autre a eu le courage de déclarer qu’ils n’existent pas pour tout le monde, c’est le privilège des seules âmes capables de les créer à partir de rien.

 

*

 

Voilà les pensées qui captivaient mon esprit lorsque la vision du Reportage Céleste a pris corps en moi.

Qu’est-ce qui en est passé dans ce livre, je l’ignore. C’est au lecteur d’en juger. Pour rendre raison à la vérité historique - et un peu à la symbolique historique - j’ajoute seulement que peu après avoir écrit mon livre j’ai eu personnellement l’occasion de vérifier la matérialité des faits du « Reportage Céleste », tout au moins dans la mesure où il est possible de se forger une idée sur un pays quand on s’est approché de sa frontière. Comme on peut le lire dans le roman « Voyage autour de mon crâne » que j’ai écrit sur ma fameuse opération du cerveau à Stockholm.

 

                                                                                               Frigyes Karinthy

 

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