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chapitre introductif
Genèse du Reportage Céleste
1
Impressions personnelles sur Merlin Oldtime
Je
me mets naturellement bien volontiers à la disposition de l’éditeur Dans
la mesure de mes modestes capacités ; si je peux lui être de quelque
utilité dans cette passionnante entreprise, j’apprécierai la confiance qu’il
m’accordera ; elle n’a d’autre but que de projeter un éclairage objectif
sur la question du Reportage Céleste qui a plutôt mauvaise réputation dans
certains milieux. Tout comme l’éditeur (et selon nos suppositions tout comme
Merlin Oldtime lui-même) je me sens très éloigné de
ces cercles mystiques, gnostiques ou spiritistes, sectes et chercheurs
pseudoscientifiques, qui ont joué un rôle dans cette étrange affaire. Vraiment
loin ; non par idéologie ou manière de voir, mais par simple inclination,
ou parti pris si vous préférez. Leur compagnie, rassemblement uniformément
monotone de colonels à la retraite, d’anciens hauts fonctionnaires et de
vieilles rentières, avec leur cérémonial écœurant célébré dans des pièces
obscurcies, m’a toujours été antipathique, je l’avoue. Que ce soit par goût ou par
conviction Merlin Oldtime lui-même a toujours refusé
de communier avec eux ; si ceci ne ressort pas à l’évidence des
circonstances (et du Reportage lui-même), j’espère que l’esquisse de la
personnalité de l’excellent journaliste que je vais brosser dans ce qui suit le
rendra suffisamment crédible.
J’ai
fait la connaissance de Merlin Oldtime à Venise, par
hasard, mais pas fortuitement : comme nombre de ses lecteurs,
j’appartenais moi-même au cercle de ses admirateurs, nous avions aussi échangé
quelques lettres dans lesquelles il m’avait cordialement remercié pour une
information qui l’intéressait, et il avait envisagé de me rendre visite lors de
son prochain passage à Budapest. Je ne le connaissais pas encore, à bord du
vaporetto il m’apparut comme un personnage qui ne passe pas inaperçu. Il se
tenait debout au bastingage en compagnie d’une sémillante personne d’apparence
espagnole qui lui parlait doucement mais avec vivacité. C’était un homme petit,
grassouillet, d’une mollesse presque comique, avec des gestes
invraisemblablement ronds et maladroits. Toute sa personne était d’une blondeur
transparente, non seulement ses cheveux mais aussi son cuir chevelu, son
regard : blond apeuré et inquiet ; ce regard distrait perçait le flot
de paroles qui l’assaillait et se pointait sur Murano où une véritable voie
nationale conduit par la mer, avec ses bornes kilométriques, ses poteaux
télégraphiques, des gondoles nonchalantes et des radeaux à foin. Nous apprîmes
plus tard que la dame était sa femme (curieusement, j’ignorais qu’il était
marié), lui-même me fut révélé par une connaissance commune, l’attaché de
presse italien : nous étions pressés l’un contre l’autre à la sortie, et
mon ami B. le salua d’un retentissant « Hello, Oldtime ! ».
Puis il fit les présentations : je me dis très honoré, il prétendit lui
aussi connaître mon nom, d’ailleurs il se souvenait de notre correspondance. On
s’assit pour prendre une cassate au Florian et je me mis immédiatement à
louanger sa grandiose série d’articles sur le tremblement de terre en
Chine : ces articles avaient été publiés au printemps dans le « Daily
Telegraph », ils avaient fait grand bruit dans le monde entier, un journal
budapestois en renom en avait reproduit quelques extraits. Oldtime
se réjouit visiblement de sa renommée journalistique, il nota les références du
journal hongrois, il pesta contre son agent qui ne lui disait jamais rien et,
en mots enjoués prélevés au lexique de l’argot du journalisme international, il
le soupçonna de le tromper sur les comptes. Mais cela ne lui ôta nullement sa
bonne humeur, il riait de bon cœur, cinq minutes plus tard il m’appelait
« old pickpocket », il me tapait sur
l’épaule, il m’étreignait avec ce tempérament infantile que les romanciers
aiment obstinément présenter comme le caractère méditerranéen, or je l’ai
beaucoup plus souvent rencontré en compagnie de globe-trotters anglo-saxons,
suédois ou norvégiens.
Je
vis d’emblée qu’il adorait son métier.
Il
ne faisait pas du tout le modeste, et si l’on pense que tout au long de ses
vingt années de carrière il avait nécessairement abordé des questions
professionnelles avec énormément de gens, la complaisance avec laquelle il
était prêt à répéter de vive voix, colorer, rendre tangibles ses expériences
jusqu’aux moindres détails face à n’importe quel interlocuteur, était
surprenante. Pourtant elles auraient valu leur pesant de dollars pour n’importe
quel grand quotidien d’Europe et même d’Amérique s’il les avait publiées sous
forme de reportage.
Pour
parler aussi de ces « pesants de dollars », j’ai dès le début
ressenti (ceci s’est révélé exact par la suite) que Oldtime
était un très médiocre gérant de ses propres affaires. Quand, à Budapest, on
imagine un journaliste mondialement célèbre, on suppose que pendant tout ce
temps il a amassé au moins une petite fortune ; or son bavardage juvénile
et sincère trahit bientôt qu’il ne connaissait que trop la fatalité qui frappe
les bohémiens : dans sa vie, le globe-trotter par vocation a souvent été
contraint de rencontrer le vagabond. J’ai même été amené à supposer, quoique
ceci parût surprenant de la part d’une telle célébrité, que ce « petit
voyage de noces » à Venise comme il disait, il le finançait avec les
ruines des honoraires de ses articles sur la Chine, et pour la tournée en
Russie qu’il projetait à l’automne il aurait recours, au-delà du régime
ordinaire, à l’avance proposée par un magazine anglais au cas où il voudrait
bien vendre ses comptes rendus à venir comme reportages exclusifs d’envoyé spécial.
Mais cela ne l’inquiétait pas le moins du monde : en pur artiste qu’il
était, il était enclin à sacrifier sur l’autel de la joie de la création ce
qu’il avait gagné avec cette création même, ou comme il disait : « le
joueur de carte impénitent que je suis ne verrait aucun inconvénient à tricher
pour se procurer l’argent que la minute suivante je risquerais dans d’autres
jeux de hasard. ».
Quant
à tricher, c’était bien sûr exagéré : le temps que nous avons passé
ensemble, je me suis convaincu que Oldtime était le
journaliste le plus consciencieux que j’aie rencontré de ma vie. Même là, dans
cette Venise complètement dévalorisée pour un collectionneur de sensationnel,
trop connue, usée jusqu’à la corde, dont selon son propre aveu il connaissait
chaque pierre, et où de toute façon il était en vacances, même là et sur le
moment il ne cessait jamais de prendre des notes, de tracer des esquisses, de
photographier, de se faufiler, de flairer, d’interroger, selon des critères
inaccessibles au profane : seul un expert pouvait reconnaître le plan du
maître de l’observation, tout au moins quant à la forme ; de la
même façon, il n’y a jamais que deux personnes qui comprennent les questions du
juge d’instruction, le procureur qui connaît le crime et l’accusé qui
l’a commis. Il devait mijoter quelque chose, qui sait quel reportage
d’Afrique ou du pôle Nord, peut-être pas une matière directement communicable,
il avait peut-être besoin de données vénitiennes ayant valeur de comparaison,
de métaphore ou simplement d’épithète, qu’il extrairait de ce matériau
chaotique, un minuscule grain de radium dans le minerai goudronneux de cette
masse d’observations, pour qu’il finisse par rayonner à sa vraie place, par
percer la grise superficie du sujet d’actualité.
Nous
avons passé trois jours à Venise, presque continuellement ensemble, et je peux
dire sans forfanterie qu’une amitié chaleureuse, de bon goût, s’est installée
pendant ce temps-là dans notre petit cercle. Avec sa femme il était tendre et
aimable, toutefois il ne cachait pas que parfois elle l’énervait :
c’étaient les secondes noces de ce quinquagénaire, une sorte de mariage
improvisé sur un coup de tête. Ils s’étaient connus à Barcelone et il l’avait
épousée trois jours plus tard. Elle se prénommait Concepcion, elle
écorchait encore l’anglais, elle prononçait étrangement le nom de son époux,
qui, sans aucune raison l’appelait Dizzy. Je me rappelle que pendant que nous
riions des bizarreries de sa mauvaise prononciation, nous évoquâmes le prénom
inhabituel de Oldtime, Merlin, d’après l’enchanteur
légendaire, il nous confia qu’au temps de sa naissance son père s’adonnait à la
magie.
Nous
n’eûmes qu’une seule fois pendant ces trois jours une conversation sérieuse et
quelque peu sentimentale, un soir, en tête à tête à la terrasse de
l’hôtel ; Dizzy était couchée et nous avions éteint la lumière, seuls
irradiaient les lampions des gondoles et le Rialto, et peut-être encore la
mémoire admirable et sans pareille de Oldtime ;
il parlait de Venise en piquant ses arguments dans une masse incroyable de
données historiques et contemporaines, pour étayer ses affirmations.
S’analysant lui-même il essayait de trouver une explication à un souvenir
singulier : pourquoi la première fois qu’il avait débarqué à Venise,
celle-ci lui avait-elle paru mieux connue et plus familière que
n’importe quand par la suite quand il lui arrivait d’y repasser ? Il en
était littéralement stupéfait, il avait eu l’impression d’être capable de
zigzaguer dans ses ruelles les yeux fermés par-dessus les canaux nauséabonds,
comme quelqu’un qui serait retourné chez lui ou qui aurait pris conscience de
l’environnement oublié de sa naissance. Il prétendait que la cause de cette
impression singulière que par ailleurs d’autres lui avaient également avouée,
est à chercher dans l’histoire extraordinaire de l’origine de cette
ville : la naissance non planifiée, capricieuse et plusieurs fois
séculaire de Venise sortie de l’onde, sa parturition organique et quasi vivante
sur un drap écumant, dans le sang et la souillure, dans le lit barbare pourpre
doré de la renaissance et après quelques siècles de pulsations et de
pullulation, sa momification dans une mort brutale, comme celle d’un animal
vivant surpris par une coulée de lave dont les gestes ultimes les plus
saisissants seront fixés pour l’éternité. Venise est le Souvenir figé, le Passé
s’engouffrant dans le présent, le Non-sens et l’Anachronisme devenus réalité,
et c’est la raison pour laquelle nous la ressentons comme notre mère patrie,
celle d’où nous sommes tous originaires.
Ce
même soir Merlin Oldtime me parla aussi de son
premier amour.