Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Si mÊme le shimmy…[1]
Si maintenant on veut interdire le shimmy,
alors là…
Maintenant, à y bien réfléchir, en réalité on
n’a pas tort. En réalité il y a bien là-dedans quelque chose de – comment dire
– qui n’est pas exclusivement artistique ou sportif ou de loisir, mais encore
quelque chose d’autre… ce n’est pas faux à vrai dire, ce n’est pas faux du
tout. Et puis, soyons francs, ce quelque chose de plus est terriblement de
nature à susciter des instincts impudiques, des imaginations libertines – celui
qui voudrait nier ce fait, tenterait tout simplement de bafouer la loi, loi qui
très opportunément veille sur nous, dans le but précisément d’étouffer de tels
instincts et de telles imaginations, dans le but de nous protéger de leurs
effets destructeurs. Puisse-t-elle nous protéger encore davantage. Il convient
plutôt d’admirer la tolérance et la longanimité de cette loi protectrice qui,
jusqu’à ce shimmy, a supporté la chose avec tout ce qu’elle comporte
d’impudique et de libertin avant de nous avertir : allons, allons, les
enfants, il ne faut pas faire ça. Moi qui suis respectueux de la loi, non
seulement par devoir mais parce que j’approuve la morale, source de toute loi
et de toute ordonnance jusqu’au tréfonds de mon âme, je déclare très
respectueusement que l’Ordre Moral n’a été que trop laxiste, trop bienveillant,
qu’il a assisté au cours du monde avec la bonne foi naïve de la pureté morale
qui ignore même ce qu’est le péché. Ainsi cela a pu se produire, le cours du
monde a abusé la confiance de la censure morale, et il se passait des choses,
voyez-vous, des choses…
J’invite l’Ordre Moral à mieux avoir à l’œil
le genre humain. Par là même je lui dénonce le genre humain maintenant
qu’enfin, à propos du shimmy, l’Ordre Moral s’est rendu compte lui-même de ce
qui se passe ici, voyez-vous – je dénonce le genre humain : en matière de
fantasmes impudiques et libertins, depuis longtemps, déjà bien avant le shimmy,
ainsi que dans d’autres domaines auxquels l’Ordre n’a même pas songé le genre
humain s’est rendu coupable et il l’est encore, des pires outrances – en
cachette naturellement pour qu’on ne s’aperçoive de rien. C’est tout de même
inouï…
J’ai l’honneur de dénoncer les hommes et les
femmes pour ce qu’en général, non seulement au shimmy, mais en d’autres danses
également, y compris la csárdás, ils transgressent l’Ordre Moral et que tout
simplement ils trompent l’autorité. L’autorité croit naïvement que les hommes
et les femmes dansent uniquement parce qu’ils ont besoin d’un peu d’exercice
physique, ou parce qu’ils aiment la musique, ou parce qu’ils organisent des
soirées de bienfaisance pour soulager autant que faire se peut les nécessiteux.
Eh bien, pas du tout. J’ai bel et bien été informé, et si l’on en arrive à un
procès entre moi et le genre humain, je veux dire que si je suis attaqué en
procès par le genre humain pour calomnie - eh bien, je prouverai que non, ce
n’est pas un hasard si des hommes dansent avec des femmes et si des femmes
dansent avec des hommes, que c’est le fruit d’une conspiration secrète selon un
complot pour contourner la loi, autrement dit qu’ils le font avec
préméditation, afin d’veiller les fantasmes susdits, impudiques et libertins
(joints en annexe b), les uns envers les autres, de façon à en tirer, à l’insu
de l’autorité, des bénéfices immoraux, sensuels et sentimentaux.
C’est ainsi, je le répète, je suis prêt à le
prouver, car on ne peut plus assister à une telle duperie de la bienveillante
autorité. Je propose l’interdiction et un contrôle très strict de la danse en
général, en tant qu’activité susceptible d’éveiller des fantasmes impudiques et
libertins.
Cela n’est rien, il reste d’autres affaires,
mais je n’ai pas envie d’en parler. Pourquoi par exemple certains jeunes
spécimens féminins vont se promener au clair de lune, comme s’il s’agissait
d’aller se promener, à quelles fins, sous l’effet de quels fantasmes des
spécimens de sexes différents, par conséquent ostensiblement amoraux et
indécents se rencontrent-ils en public – il y aurait beaucoup à en dire. Mais
que de tels abus se produisent jusque dans le cadre des institutions
officielles de l’autorité municipale, par exemple en présence d’officiers de
l’état civil, devant des agents de l’autorité, avec un incroyable culot, c’est
carrément intolérable. Existe-t-il un spectacle plus libertin, plus impudique,
plus indécent qu’un jeune couple balbutiant un “oui ” ?
J’ai l’honneur de dénoncer par la présente
les meilleures familles pour des fantasmes qui ne devraient pas même se
produire dans les pires familles – et j’y joins sur le champ la preuve sous
forme du raisonnement logique qui est le suivant : les meilleures familles
existeraient-elles si des choses qui se produisent même dans les meilleures
familles ne se produisaient pas ?
Színházi Élet, 1922, n°4.
[1] [1] Cette nouvelle
a été publiée aux Éditions Viviane Hamy sous le titre "Je dénonce
l’humanité", dans le recueil du même nom. Une nouvelle très proche Java et Banana apparaît dans le recueil Euréka.