Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
nouvelle bohÈme
C’est vous qui
vous plaignez ! - dit le "bourgeois gros lard" au comédien qui
s’est plaint de ne pas avoir de quoi vivre – le monde entier est à vos pieds.
La patrie d’un artiste c’est tout l’univers.
Le comédien leva vers lui un regard pitoyable,
et le bourgeois afficha un sourire contraint. Toute cette conversation avait
quelque chose d’anachronique. Au dehors une publicité lumineuse canonnait le
résultat du match de boxe.
Les conditions extérieures, quant à elles,
sont réunies. Toutes les conditions extérieures existent pour que l’artiste
puisse de nouveau s’enthousiasmer librement pour son idéal, c’est-à-dire exempt
des bassesses du besoin d’argent. Par le monde, partout, des peintres, des
comédiens, des poètes vivent dans la misère, à l’instar du milieu du
dix-neuvième siècle, quand le fameux livre de Murger[1] a découvert et a du même coup créé ce
nouveau modèle : le bohème. La poésie n’est plus de mise, le bourgeois ne
décore plus sa chambre que de contrefaçons, de "kitsch". L’autorité
sociale de l’aristocratie intellectuelle – elle n’a jamais possédé une autorité
politique – (les exceptions sont si rares qu’elles ne font que confirmer la
règle) est tombée au niveau prolétarien. Les poches sont vides, la panse est
vide – que le cœur flamboie, qu’il arrose le monde d’une lumière chaude,
amicale et qu’il remplisse le verre amer de la douce sève de l’humour.
Bien sûr, à supposer que les choses soient
liées de façon aussi simple et logique. Hélas, ce maudit Einstein a mis le
monde en marche, et depuis, deux conditions identiques ne donnent pas toujours
le même résultat : la Terre tourne, et ce qui est jour ici est nuit
là-bas. Les proportions se sont décalées, il n’est plus toujours vrai qu’un
nouvel alignement de palais pousse sur les ruines après un tremblement de terre
– il arrive que les ruines restent en place et que la ville détruite soit
reconstruite une centaine de miles plus loin : mais seulement en pisé et
sur pilotis, comme cela sied à de pauvres nomades – et la Ville Nouvelle disparaîtra
sans laisser de traces, alors que les ruines anciennes se maintiennent à
travers les millénaires "pour satisfaire la curiosité des écoliers". Si, le "Guide Murger" à la main, tu
entreprends la recherche de la Bohème de Rodolphe, tu seras bien gêné, tu ne
t’y retrouveras pas. L’immeuble qui abritait l’atelier existe peut-être encore,
mais la douce Mimi ne s’y penche plus à la fenêtre. C’est un garage de
réparation d’automobiles qui occupe l’atelier et le concierge ne se souvient
même plus du nom de Rodolphe. Il doit habiter quelque part dans la ville, en
sous-location ou chez un parent pauvre. Il est à la recherche d’un emploi, il
aimerait s’expatrier à Hollywood, il pourrait peut-être trouver dans le cinéma.
Ou il pourrait aussi dessiner des affiches, si Monsieur Kovács voulait bien
placer un mot auprès du directeur général. Il lui arrive encore de rencontrer
parfois Mimi coupée à la garçonne, mais ils n’ont plus grand-chose à se dire.
Mimi flirte en ce moment avec un champion de natation, qui réfléchit s’il doit
passer professionnel, dans ce cas il pourrait peut-être même l’épouser.
Oui les conditions existent. La poche de
l’artiste est vide – comédiens, peintres, poètes vivent dans la misère. La
nouvelle Bohème est née mais sans le romantisme bohème, sans la gaîté bohème,
sans l’optimisme bohème. Pour quelle raison ?
C’est très simple, dans cette nouvelle Bohème
il manque une des conditions – la plus importante, autrefois on l’appelait
l’espoir. Ces nouveaux bohèmes ne peuvent pas réussir, pour la simple raison
qu’ils ont déjà réussi une fois. Ce ne sont pas des
jeunes enthousiastes qui composent cette nouvelle Bohème, ils n’ont plus de
bâton de maréchal dans leur sac – ce sont des Napoléons déchus d’une époque
plus heureuse, où ils étaient autrefois des prima donna, des favoris applaudis
d’un public ingrat. Il n’y a pas moyen de trouver de nouveaux mécènes sous
prétexte que "ce nom brillera un jour encore une fois", car ce nom a
déjà brillé mais a perdu son lustre. Le nouveau Rodolphe n’a même plus
d’adresse – son nom, on le retrouve dans le dictionnaire.
Le train de la vie file à toute vitesse – il
serait bon de savoir vers où. Mais même si nous ignorons sa direction, il est
certain qu’il file. Extrêmement naïf est celui qui a, dans le couloir du wagon,
se berce de l’heureuse illusion qu’il parviendra lentement à la maison si dans
ce couloir il marche toujours en sens inverse.
Le crépuscule ressemble à l’aube, mais qui a
vu l’aube ne confondra jamais les deux. L’aube était "la Bohème" de
Murger.
Bács-megyei Napló, 25 décembre
1926.
[1] Henri Murger (1822-1861). Écrivain français, auteur de "Scènes de la vie de Bohème" d’où Puccini tirera son opéra.