Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
MESDAMES ET
MESSIEURS – VOICI L’HOMME !
Actualités
parlantes, trois minutes
Il m’est
déjà arrivé de faire ce genre de cauchemar (et je ne sais
pas si tout l’effort de ma vie psychique depuis que j’ai ma
tête ne m’a pas façonné pour que je sois sous
l’hypnose de l’idée fixe inconsciente
représentée par ce cauchemar) – il m’est
déjà arrivé de rêver que je parviens par hasard sur
un astre étranger, seul, premier homme terrestre sur cet astre,
où règne un monarque complètement différent de
corps et d’âme – plus ou moins qu’un homme, mais
différent, et qui n’avait jamais rien ouï de mon
espèce. Quelle mission, quelle responsabilité, pensez-y –
l’empereur de cette planète m’invite à faire un
rapport bref et dense, que je tienne, mettons, une lecture à leur
Académie, afin de les informer sur l’Homme : comment est-il,
que représente-t-il dans l’univers, convient-il de l’honorer
et de l’admirer, ou plutôt le craindre et le combattre ?
Par où commencer, de quoi parler, par
quels exemples essayer d’approcher leur imagination ?
Supposons que là-bas
l’évolution de la technique ait depuis longtemps rendu superflu
l’illustration par le truchement de mots et de lettres, alors ma
conférence se déroulerait ainsi : on me hisserait sur un podium,
on fixerait une sorte de bonnet électrique sur ma tête et on
m’inviterait à penser très intensivement à ce que
l’évocation de mon espèce représente pour moi
– que je règle bien net dans mon esprit les images qui se
présenteraient d’elles-mêmes, sans artifice et sans
spéculation, si je prononce le mot Homme. La conférence
consisterait ensuite en ce que cette image éclair jaillie en moi
apparaîtrait dans l’imagination de chacun de mes auditeurs,
exactement comme en moi, à l’instar d’un film parlant miniature,
projeté sur la paroi intérieure du crâne.
Et ils ajouteraient aussi : mais
brièvement, cher Maître ! Pour nous ce n’est
qu’une curiosité, des actualités avant le
long-métrage qui parle de nous – nous vous donnons trois minutes,
commencez – Mesdames et Messieurs, voici l’homme !
Je ne pourrais pas faire autrement, je serais
obligé de transmettre l’image qui jaillirait en moi à
l’instant donné.
Maintenant je fais une expérience sur
moi.
Que se passerait-il si maintenant, en cet
instant, je mettais sur ma tête un bonnet extraterrestre, et à
compter de ce moment pendant trois minutes cent millions d’êtres
extraterrestres voyaient les images apparues spontanément ?
Là on ne pourrait ni mentir ni
réciter. Le maximum que je pourrais faire serait d’adoucir ou
d’expliquer par des sous-titres ce qui dans les images serait
incompréhensible pour eux.
Il y a un mot qui conviendrait
peut-être en premier lieu, alors que j’essaye de fixer dans la
précipitation l’image perçue dans la première
minute : le mot courage.
Je me vois au milieu de l’image, en
personnage passif mais présent.
Je sors du club (oui, cela s’est
passé il y a quelques jours, je m’en souviens !), il est
très tard, vers deux heures du matin, je prends un taxi.
Mon chauffeur prend un raccourci, il coupe
par la rue Dohány.
Des cris sourds dans le noir, des jurons. Ce
doit être une bagarre, un policier emmène un fieffé voyou,
les bras tordus dans le dos. Je fais signe au chauffeur : avançons.
Et alors, à deux pas de nous, à la lumière de nos phares,
la scène suivante : un grand échalas de salopard
répond à un autre, en gesticulant – il a dû dire
quelque chose de grossier, l’autre lui administre une gifle. Le type perd
l’équilibre, il bascule en arrière, puis saute en avant
comme un lynx : il envoie son poing dans le visage de son adversaire qui
se couvre de sang – puis un second coup, il fait trois sauts en
arrière et remarquant que l’autre brandit un poignard, il se met
à courir comme une flèche vers les arbustes sombre de la Place Klauzál. L’instant suivant le poursuivant
rattrape mon taxi, saute sur le marchepied et crie au chauffeur en
haletant : poursuivez-le !
Le fuyard parvient au niveau des arbustes.
Notre auto le suit. Il sort sa tête un instant entre les branches.
Alors le type sur mon marchepied tend le bras
vers l’arrière.
Une énergie résolue fleurit sur
son visage enflé par les coups.
Il tend le bras, un revolver à la
main. Puis, en utilisant ma tête en guise d’abri, juste à
côté de mon oreille, il se met à viser le type qui titube.
Il ne dit rien. Le chauffeur se met à
décrire lentement des cercles sur la place. Mon passager est sur le
marchepied, son revolver touche presque mon oreille, il attend la prochaine
apparition de la tête entre les branches.
C’en est trop pour moi, je commence
à lui expliquer en quelques mots que ça devrait suffire :
apparemment c’est quelqu’un de résolu, et il aurait fort
à faire même s’il arrivait à le découvrir dans
les branchages. Il ne répond pas – il connaît mieux que moi
les rapports de forces et le terrain ; et comment savoir combien
d’autres membres de la bande se cachent là-bas dans le noir des
plantations denses ?
En lisant sur son visage qu’il est
vraiment prêt à tirer une balle sur le fuyard, je me lève
moi-même et je le mets fermement devant une alternative : ou
c’est lui qui descend ou c’est moi, on ne peut pas utiliser ce
véhicule tous les deux.
Il hésite une seconde, puis il
préfère sauter pour ne pas être obligé
d’abandonner le combat, ce qu’il ressent de bonne foi comme un
devoir.
Il disparaît dans les plantations, le
revolver braqué.
Le reste ne m’intéresse pas.
J’invite le chauffeur à poursuivre.
Le sous-titre était : courage,
combat délibéré et ouvert de l’homme contre
l’homme, une première image. Mais comment cela peut-il être
loi et conviction, me demandais-je pendant que le film se déroulait,
alors que je n’y ai pas participé, ni d’un côté
ni de l’autre, au contraire je me suis efforcé à m’en
extraire – est-ce que l’auditoire extraterrestre ne me comprendra
pas mal, ne m’accusera-t-il pas de lâcheté,
d’être indigne de représenter l’espèce
d’Achille et Napoléon, David et Goliath, Tancrède et
Constantin ?
Voyons. Car une occasion existe que le
sous-titre suivant redore la gloire du courage humain.
Un souvenir.
Je suis à bord d’un avion. Un
des premiers, voilà une quinzaine d’années – un
dragon de papier, bricolé de fils de fer. Mon pilote (un mois plus tard
il tombera et mourra) est assis devant moi, la lumière du soleil dessine
les contours de son profil, il observe à gauche et à droite. Il
est de bonne humeur, il fait des farces pour essayer sa machine : des
loopings et des tire-bouchons. Je halète, je préférerais
être par terre, néanmoins son enthousiasme est contagieux. Alors
je vois, les yeux écarquillés, qu’un câble de
fixation d’une aile se casse – ce n’est plus qu’une
question de seconde que l’autre câble tendu casse également
et que les ailes se referment. Le pilote le voit aussi, il se tourne vers moi
en arrière. Il affiche un gentil sourire d’adolescent
crâneur. Il pointe l’index de sa main droite vers le bas, il me
lance un clin d’œil. Je regarde vers le bas.
Sous nos pieds le cimetière de Kerepes.
N’étant pas en mesure de me
parler à cause du bruit du moteur, il voulait me signaler que
c’est là que nous tomberons directement, pas besoin de corbillard.
Je suis incapable de lui répondre par
un sourire, le monde devient noir et je maudis l’instant où on a
inventé l’aviation.
Sous-titre : le courage de l’homme
n’est pas un instinct sauvage contre autrui, l’homme est
supérieur à l’animal, l’homme lutte avec courage
contre la nature et la vainc.
Mais pourquoi je m’attribue ici aussi
le rôle du timide qui ne prend pas de risque et ne sacrifie pas
volontiers sa vie dans cette lutte – si ce combat est si important
à mes yeux, pourquoi ne suis-je pas devenu un Lilienthal, un
André, un Amundsen, un Lindbergh ?
Serais-je un lâche ?
Ou y a-t-il un autre champ de bataille encore plus important et plus grand,
plus caractéristique de
l’homme, pour lequel j’ai préservé ma force et
mon courage ?
Si cela existe, que serait-ce d’autre
que cet examen : connaître
l’homme, le regarder et le voir, méditer à son sujet, le
comprendre pour être à même de répondre pour lui,
justement ici en ces trois minutes, devant la commission extraterrestre ;
se préparer à cet examen tout au long de la vie, avec
résolution et enthousiasme, en apprenant et en enseignant avec nos
faibles moyens ; montrer sous forme d’exercices oraux et
écrits, pourquoi, dans quel but,
l’homme s’est battu contre lui-même et contre la nature ?
Un champ de bataille intellectuel, la
bataille des idées – art et littérature !
Qui dois-je projeter devant toi, public
extraterrestre ?
L’âme de Socrate, la sculpture de
Phidias, les mots de Dante, la vision de Shakespeare, la croix du Christ ?
Seulement ce qui te vient spontanément
à l’esprit, en vivant les jours et les heures de ton
présent, dans la prison de ton propre ego, là où ton
destin t’a déposé.
En conséquence, une troisième
minute, une troisième image : un article de journal, dans les
colonnes de l’organe de presse de la droite.
Un écrivain transylvanien, un jeune
homme que le journal en question évoque parmi "nos valeurs"
dans le même numéro (manifestement pour donner du poids à
l’article), en sa qualité de Transylvanien, attaque ma
qualité d’écrivain, car il pense remarquer que je ne
respecte pas suffisamment la littérature transylvanienne dont il est un
contributeur. Il m’agresse, sans même envisager
l’éventualité que l’unique manque de mon respect du
moment pour la littérature transylvanienne puisse être
attribué justement à ce contributeur. À cette occasion le
Transylvanien fait une allusion selon laquelle je ne
m’intéresserais qu’à l’argent, et non à
l’idéal.
J’aurais écrit pendant vingt ans
des nouvelles, poèmes, pièces, romans et essais, j’aurais
tenu des conférences, et je veux encore écrire et en tenir
beaucoup d’autres, parce que j’aurais compris que cela permet de
gagner plus d’argent que la vente de gilets chamarrés et de
choucroute transylvanienne au marché de Csík[1].
Mon public martien, dis-moi :
c’est à cela et contre cela que je dois livrer combat ?
Prenez-moi plutôt pour un lâche.
Au lieu d’un sous-titre
prétentieux, un mot sur l’intelligence et la compréhension
humaines, que peut-être on ne peut même pas traduire en votre
langue :
Ineptie.
Pesti
Napló, 31 août 1930.